Reconnaissance de dettes
31.08.2010
Ce week-end, à un mariage, mon voisin de table, suédois de son état, s’amusait à comparer les différences culturelles entre nos deux pays. Il me faisait remarquer par exemple qu’en France, on ne cesse de se confondre en “pardon”, “excusez-moi” et autres apologies, alors que les suédois, économes en excuses, sont les champions toute catégorie du merci.
Je remarque en effet que souvent, les gens éprouvent des difficultés à dire merci (à dire comme à recevoir, parfois). Pourtant si je fais le tour de ce qui me semble important dans la vie, la reconnaissance arrive au premier plan des pensées que j’ai le soin d’entretenir. En un l’amour. En deux, la gratitude. Pour une raison toute simple : lorsque je me sens reconnaissante pour quelque chose, je me sens bien. Ainsi, je n’hésite pas à dire merci. Pour tout, pour rien : un mot gentil, un clin d’œil complice, une bonne soirée, une marque de confiance, un bon repas, un compliment, une confidence.
Pendant de longues années, je me suis endormie, chaque soir, sur des souhaits. Sur des je veux, sur des j’espère et sur des s’il vous plait. Je n’exagère rien en disant que ma vie s’est joliment modifiée le premier soir où j’ai changé de tactique : s’assoupir dans les mercis plutôt que dans les s’il vous plait. Merci à qui? À quoi? Aucune idée et peu importe, en fait.
Hier soir, si je me souviens bien, s’entassaient des remerciements pour la vie domestique : le café que m’avait préparé David pendant que je prenais ma douche, la sensation bienfaisante du jet d’eau après les semaines passées à faire sa toilette dans une maison où le mot pression n’existe pas, le rire déclenché par un message reçu en prenant mon petit déjeuner, le goût incomparable du saumon fumé bio de chez Monoprix et les citrons juteux qui l’accompagnaient. J’ai remercié pour l’image mignonne du petit chat endormi dans les bras de David, pour un message de ma cousine chérie, une bonne nouvelle professionnelle, le rayon de soleil qui, un peu plus tard, m’a tiré de la sieste ; pour le plaisir pris à lire quelques pages prometteuses dans le roman qui occupe en ce moment ma table de nuit. Pour l’odeur des draps frais. Pour le coup de fil plein de bonne humeur d’un copain et pour cette bonne idée qui m’est venue dans la journée à propos du livre que je suis en train d’écrire. Et aussi pour ce moment entre amis qu’on m’a fait partagé par téléphone interposé. Pour les deux cigarettes qui traînaient dans un paquet que je croyais vidé et cette chanson de Colette Magny qui me fait naître des papillons dans l’estomac. Pour beaucoup d’autres choses encore, minuscules et immenses à la fois.
Je chéris entre tous ce rendez-vous quotidien qui tient en quelques minutes de vie et par la magie duquel je m’aperçois toujours que chaque journée, même la plus morose d’entre elles, peut-être envisagée comme une bonne journée, pourvu qu’on sache la regarder sous l’angle approprié.
Bien entendu, je constate chaque jour combien ce sont les autres, effectivement, qui entretiennent notre joie de vivre, combien l’on est dépendant d’eux pour maintenir à flots les jauges du bonheur et combien on leur est redevable pour cela. Mais il me semble que ce sont-là des dettes que l’on est trop heureux de contracter pour se passer de les honorer.
Source Image : Jessica Louise

















