Je n’aime pas trop pêcher, en vérité. Il me reste toujours en mémoire le souvenir des maquereaux qu’on achève en leur administrant une sorte de coup du lapin, et l’odeur écoeurante du sang répandu dans le bateau. Si la pêche à pied me plait, c’est essentiellement car elle peut tenir aussi de la cueillette (si l’on n’est pas trop attaché à l’idée de rentrer chez soi le seau plein à raz bord). Avancer tranquillement, les yeux scrutant le sol à l’affût des signes : un jet d’eau, cette forme particulière de protubérance à la surface du sable ou bien tout simplement, un coquillage – un peu naïf sans doute ou bien carrément suicidaire – qui n’aura pas jugé utile de s’enfouir à bonne distance des regards.

Même s’ils ont souvent de la peine à le reconnaître, bien des pêcheurs ne sont là que pour le plaisir de cette cueillette un peu négligente. Cette séance de méditation l’air de rien. C’est toujours touchant de voir quelqu’un dissimuler une joie contemplative derrière ce qui ressemble à une activité utile. Et je parie qu’ils sont nombreux, ceux qui n’ont pas conscience de leur petit manège intérieur, qui se font croire à eux même qu’ils aiment pêcher pour le plaisir de rapporter le diner alors qu’ils satisfont un besoin bien supérieur encore à mon avis : celui d’autoriser leur cœur à flâner librement.

Et finalement, il y a la cocasserie absolue de cette posture qui nous place tous sur un pied d’égalité. Le marin chevronné doté d’un outillage aussi usé que précis et la novice venue en tongs, armée seulement d’ongles fraîchement manucurés ; l’affamé résolu à rapporter le diner et le philosophe seulement gourmand d’idées nouvelles ; le chasseur animé par la traque et le flâneur intéressé surtout par les reflets du ciel sur les vaguelettes de sable… Chacun est là, avec sa propre perception du monde, dans une histoire qui n’appartient qu’à lui, mais au bout du compte, tout le monde se retrouve avec les fesses en l’air.

Je vous laisse méditer là dessus 😜

Cet été avec papa, nous sommes allés nous promener le long des sentiers côtiers en ramassant des mûres sauvages, qui poussent en abondance le long du littoral. Et, même si la plupart d’entre elles étaient encore bien rouges, rien n’a pu nous empêcher de couronner cette promenade d’une triomphante récolte. Assez pour faire un pot entier de confiture (nous avons le triomphe facile).

C’était une après-midi si ordinaire.

Difficile, même, d’imaginer à quel point elle était ordinaire. Un moment en famille d’une totale banalité.

Pourtant, de ces quelques heures de balade, il me semble qu’on pourrait faire un mètre-étalon de ce à quoi nous aspirons essentiellement, dans la vie. Cet état de tranquillité où l’on s’oublie un peu. Quand on se fiche enfin la paix et que juste, on est là à se dire des choses qui n’ont pas vraiment d’importance et empiler des mûres dans une bouteille.

Un moment qu’on pourrait appeler “état de grâce” si l’on ne craignait pas tout le temps de parler sans savoir, à propos de choses qu’on ne connaît pas. Alors que notre coeur, lui, sait bien de quoi il retourne.

Bien sûr, c’était un état de grâce.

Oh, comme j’aimerais en comprendre les ingrédients, le temps de cuisson, l’assaisonnement parfait et les conditions de conservation. Comme je cherche !! À chaque instant, je cherche. Mais l’état de grâce – on le sait depuis le temps – ne livre pas facilement ses mystères.

Par contre les mûres sauvages, elles, en auront désormais à tout jamais la couleur et le goût.

Je suis en voiture, au moment où j’écris ces lignes, comme souvent le vendredi soir. L’une de mes occupations favorites consiste à éditer et trier des photos, activité méditative parmi les plus relaxantes que je connaisse.

Et tout à coup celle-ci, dont j’avais oublié l’existence. La carte écrite par ma grand-mère pour mon anniversaire en 2015 (la dernière qu’elle m’ait envoyée, je le réalise en l’écrivant). Je l’avais aimantée au frigo parce qu’elle représente un dessin de mon père. Mais aussi à cause de l’écriture de Mamy, que j’adore. Mamy avec cette coquetterie du Y, qu’elle avait certainement imposé elle-même. Ce petit exotisme convenu et adorable.

Mais surtout, j’aime la manière dont elle traçait “Mamy” avec les lettres qui deviennent de plus en plus petites au fur et à mesure. Cet envol.

Il y a quelques années, elle avait terminé un courrier par cette phrase que je n’oublierai jamais : “Mon écriture devient de plus en plus petite ; tu vois ma chérie, je disparais doucement.”

Et ça aussi, c’était quelque chose que j’aimais : ce germe de poésie que ni son éducation ni le milieu auquel elle appartenait n’avaient été en mesure de déceler et nourrir, et qui surgissait malgré tout quelquefois, comme des fleurs sauvages au milieu d’un jardin français.

Merci pour…
○ Nos marches dans la forêt.
○ Les petites noisettes fraîches.
○ La feuille de monstera prélevée sur celui de Mamy, qui commence à faire des racines.
○ Les milliers de photos prises cet été qui restent à éditer, comme on entasse avec amour ses petites provisions pour l’hiver.
○ Les livres audio qu’on écoute dans la voiture quand on part en week-end.
○ Mon corps, dans lequel je me sens bien.
○ Le silence, qui nous permet d’entendre tant de choses.
○ Les dernières herbes aromatiques de la saison, hachées dans la salade.
○ Les nuits plus fraîches, où on dort tellement bien.
○ Le tabac, depuis qu’il est sorti de ma vie.
○ Les projets de rentrée, les vagues et les moins vagues, les déjà entamés et les pas tout à fait finis. Les rêves !!
○ Les heures passées à écrire dans le calme complet de mon appartement.
○ Le pimentier, qui nous fait des piments que l’on va pouvoir faire sécher et manger ^^
○ Cette photo de nous deux prise par Marine au soir du dernier dimanche des vacances, quelques secondes seulement avant de reprendre la route. Ma nouvelle photo préférée.

Chaque fois que je prends le temps pour le faire, je suis stupéfaite par le pouvoir d’un moment de gratitude. Simplement ça : prendre quelques minutes pour se raconter à soi-même d’où provient la lumière, dans nos vies.