Une dame anglaise

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Voilà de longs mois que je réfléchis à ce projet. Elles sont nombreuses, mes héroïnes, ces femmes qui me guident et me donnent, chaque fois que je pense à elles, le courage de tenter d’être celle que j’espère devenir un jour. Depuis longtemps, j’ai envie de tenter de restituer par écrit un peu de leur lumière. Nous verrons ce qu’il en sortira.

C’est en cherchant à comprendre d’où me venait cette tendresse irrationnelle pour une Grande-Bretagne que je connais finalement bien peu, que me sont revenues en mémoire ces images de celle qui sera toujours pour moi la dame anglaise.

Je crois que tout à commencé avec Lucy Measles.

Je devais avoir cinq ans. Six, tout au plus. Lucy Measles était mon sosie. Et mon sosie était la petite fille d’Alan, proche ami de ma grand-tante Geneviève, laquelle avait passé près de trente ans de sa vie à Londres et ne jurait que par tout ce qui portait l’étiquette britannique.

Alan Measlse venait régulièrement passer, ainsi que sa famille, quelques jours, l’été, dans la maison familiale. En me voyant pour la première fois, ils déclarèrent, que nous étions presque jumelles Lucy et moi. Et c’était vrai, je crois. Ils me présentèrent aussitôt une photo d’une petite fille du même âge, même coupe de cheveux, mêmes fossettes rigolardes au creux des joues. Je comprends aujourd’hui pourquoi ma tante insista tant, dès son retour en France, pour lier d’amitié les deux enfants que nous étions. Elle voulait déjà me faire découvrir son pays d’adoption. Me transmettre, à travers cette amitié photographique, l’envie d’en savoir un peu plus sur cette grande île qui fait comme un drôle de chapeau à l’hexagone français.

Ma grand tante, à bien y réfléchir, était une femme étrange.

Pour commencer, elle ne vivait pas tout à fait comme tout le monde. Elle ne jurait que par la marmelade alors que nous nous régalions de gelée de cassis.  Dès son arrivée en France, certains pommiers du jardin prirent des noms aussi curieux que « Bramley » ou « Cox » (qu’elle prononçait dans un anglais parfait). Elle fut également la première personne à m’ouvrir les yeux sur l’extrême nécessité de posséder d’un cache théière. Elle me fit aussi découvrir les Shortbread (qu’elle faisait spécialement venir de Londres). A la stupéfaction générale, elle adorait Benny Hill et n’aurait manqué pour rien au monde un match de rugby, tout en étant la dame la plus élégante et la plus raffinée qui soit.

Elle tondait la pelouse avec un soin maniaque sur son petit tracteur rouge, ne se séparait jamais de ses imperméables Burberry, ni de ses longues jupes-culottes plissées qui lui permettait de vaquer dans les champs à son aise et en toute féminité, même quand il s’agissait de faire courir les chiens, c’est-à-dire u moins deux fois par jour. Et, parmi mille autres habitudes qui n’appartenaient qu’à elle, elle recevait chaque mois des magazines indéchiffrables.

Elle ne pensait pas tout à fait comme tout le monde non plus. Non seulement elle n’avait pas eu d’enfant, ni même été mariée, mais elle semblait s’en accommoder parfaitement. Ce qui contrastait déjà fort avec l’idée que mon entourage se faisait d’une vie réussie. Peu d’hommes trouvaient grâce à ses yeux. Peu d’enfants. Peu de gens, en définitive. Et pourtant, elle gâtait ses neveux et nous choyait, nous, les enfants de ses nièces, les petits enfants de sa sœur adorée. Elle avait conscience de la fascination qu’elle exerçait sur nous, je crois. Ma tante avait le don de mettre de la magie dans les choses les plus simples. Elle nous apprenait à construire des cabanes dans les bois (sans avoir jamais renoncé à une manucure impeccable) et affichait les opinions politiques les plus excentriques au monde pour moi qui n’avait jamais eu de reine.

Plus fou, encore, elle ne se rendait jamais à la messe avec nous. Elle échappait miraculeusement, chaque dimanche, et sans que cela ne choque personne, à ce rituel familial de première importance. J’aimais, cela, qu’elle soit un peu en marge de nous. J’imaginais quelles pouvaient être ses occupations, forcément passionnantes, pendant ce temps de la vie où elle demeurait seule dans la maison. Ma tante Geneviève représentait la liberté, je crois.

La liberté de vivre ailleurs, de partir, tout laisser et construire.

La possibilité d’échapper à la vie qu’on a tracé pour vous.

L’importance de choisir qui l’on veut devenir.

La liberté de taire certains pans de sa vie. Le droit au secret.

J’admire qu’elle ait eu le courage de demeurer différente, même si je mesure un peu mieux aujourd’hui le prix que ma tante avait payé pour ça, pour sa liberté d’être.

Et il me semble que c’est tout cela que porte le Royaume Uni en lui. Il fut et il sera toujours pour moi la terre d’adoption, le territoire que s’était choisi cette femme secrète, intimidante et forte et fragile. Et seule.

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19 petits mots

Miss Nahn on 09.07.2008 at 10:20 .

Très joli hommage à une dame fascinante. C’est une chance de grandir près de personnes qui sortent de l’ordinaire et qui osent vivre la vie qu’ils ont choisi.

Je te souhaite plein de bonnes choses pour ton projet, ce sera un plaisir de te lire.

Bonne journée!!

aneth on 09.07.2008 at 10:45 .

projet alléchant au demeurant. Et bel hommage pour un peu exemple de femme libre. C’est ça aussi la Grande Bretagne: la rebellion tranquille, l’excentricité élégante.

Shalima on 09.07.2008 at 10:54 .

Quel joli texte ! je visualise très bien cette dame à la fois excentrique et attachante… certaines femmes sont tellement fascinantes, je me réjouis de lire celles qui ont compté pour toi.

Une Fille & La Toile on 09.07.2008 at 11:25 .

Quel joli témoignage… Je pense avoir réussi à me dessiner mentalement cette femme libre, forte, et… solitaire. Mais ce que j’arrive moin à m’imaginer, c’est la force et la volonté qu’il fallait pour l’être à cette époque.
Encore une fois, merci pour tes textes et tes jolies photos. Ils illuminent ma journée…

vanillabricot on 09.07.2008 at 12:11 .

Un très bel hommage à une dame qui finalement aura apporté sa petite touche à ta personnalité.
C’est vraiment un beau texte.
Je commente rarement mais je suis tes billets avec un grand plaisir. J’ai été particulièrement touchée par celui la, d’autant que je me suis moi aussi interrogée très récemment sur l’influence énorme qu’avaient ce genre de rencontre dans notre vie.
Tu as gardé un petit bout de cette femme fascinante en toi ^^

boubou on 09.07.2008 at 12:14 .

Voilà tout ce que j’aime sur ton blog, des écrits capables de passer d’une robe à un félin, d’une crème miracle à un pays, d’une drôle de paire de lunettes façon Hugh Grant à une recette craquante, et de chaussures excentriques à une grande dame….bravo l’artiste !!!!
nb : je crois avoir eu la chance de la croiser cette « dame anglaise »…

Miss Cellanées on 09.07.2008 at 1:05 .

Très joli portrait!! J’aime aussi les gens qui s’éloignent un peu de la « norme » (je déteste cette notion) et j’ai un grand respect pour eux. Je te souhaite sincèrement de « devenir ce que tu es »,(petite maxime de Nieztche qui m’accompagne depuis plusieurs années), car ça demande parfois du courage d’oser exprimer ses propres opinions, oralement ou par un autre moyen… En tout cas, reste toujours fidèle à ta vision des choses!

Soéla on 09.07.2008 at 1:25 .

Hello,
rien à voir avec le sujet du jour mais je viens de découvrir ça: http://labs.ideeinc.com/multicolr/
C’est TOP… mais tu dois sans doute connaitre!

Ptit Chat on 09.07.2008 at 1:58 .

Cette dame est admirable ! Chacun devrait suivre son exemple et vivre comme bon lui semble.

Hannouchka on 09.07.2008 at 4:34 .

Je visite ce blog depuis un bon bout de temps, mais ça doit faire la première fois que je commente ^^.
Actuellement, je m’interroge beaucoup sur la façon dont je mène ma vie, et l’espèce de brumée opaque qui s’étale sur les années à venir, et le futur qu’il m’importe de façonner.
Cette dame anglaise est fascinante, un modèle d’émancipation et de d’excentricité que toutes les femmes aimeraient bien incarner.
Tu viens simplement de coucher sur « écran » ce que j’aimerai devenir ( qui ne voudrais pas être libre ? ).
Merci.

Mcgallo on 09.07.2008 at 4:38 .

C’est un très joli article , j’ai aimé le lire :) c’est très beau .

peggy on 09.07.2008 at 11:29 .

Un billet magnifique… bravo à toi ;-)

dombisoux on 09.07.2008 at 11:59 .

Magnifique billet !
Magnifique hommage à la soeur de ta grand-mère !
Que ce joli billet monte jusqu’au ciel où elle réside !
Je suis certaine qu’à cet instant, elle déguste un thé des meilleurs cru tout en savourant ta lecture !
et que de bonheur, tu lui donnes !
Magnifique ! Vraiment !

The Clothes Horse on 10.07.2008 at 4:04 .

So I did a strange translation to read your post…and your aunt sounds wildly marvelous! My family isn’t quite so eccentric, but it must have been wonderful growing up with such a free spirit around. I want to be like her when I am older.

charlotte on 10.07.2008 at 5:42 .

Joli billet et quelle plume ! Ça ne m`étonne pas que tu aies écrit un bouquin. Au début, je me demandais ou tu voulais en venir, puis je me suis laissée embarquée par ta poésie et ce portrait de femme étonnant.

croix de provence on 10.07.2008 at 3:08 .

bien bel hommage!!!!!!!!!!!

Marie.b on 10.07.2008 at 10:05 .

Je viens de lire un bien joli texte…bravo!
Ta plume m’a enchantée

Coralie A. on 13.07.2008 at 2:25 .

Un beau texte pour un bel hommage ! Et toujours un plaisir de lire ta jolie plume ;)

Lucie on 13.07.2008 at 11:00 .

Baby black sheep, have you any wool? :)
Un grand respect pour cette femme qui doit certainement manquer a beaucoup.