Les groupies

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Vous les voyez parfois, ces jeunes filles d’un genre singulier qui tremblantes d’émotion, fébriles comme on l’est dans l’attente d’un rendez-vous amoureux, patientent comme elles peuvent, étouffées contre les rampes métalliques dont on borde l’entrée des grands hôtels, dans l’attente du passage de leur idole. Ces jeunes filles qui fondent en larmes après avoir effleuré une main. Qui s’évanouissent pour un sourire et jurent d’une voix étranglée qu’elle ne laveront plus jamais ce pull qu’il a frôlé. La groupie m’a toujours inspiré un profond mépris.

Il y a quelques jours, deux éléments concordants sont venus modifier sensiblement ma vision des choses : il y avait cette fille, à la télévision, tétanisée pour avoir échangé un mot avec un chanteur vénéré; au même moment, je lisais ces lignes de Théophile Gautier :

« C’est une étrange situation que d’aimer une reine ; c’est comme si l’on aimait une étoile, encore l’étoile vient-elle chaque nuit briller à sa place dans le ciel; c’est une espèce de rendez-vous mystérieux : vous la retrouvez, vous la voyez, elle ne s’offense pas de vos regards! Ô misère! Être pauvre, inconnu, obscur, assis tout au bas de l’échelle, et se sentir le cœur plein d’amour pour quelque chose de solennel, d’étincelant et de splendide, pour une femme dont la dernière servante ne voudrait pas de vous! Avoir l’œil fatalement fixé sur quelqu’un qui ne vous voit point, qui ne vous verra jamais, pour qui vous n’êtes qu’un flot de la foule pareil aux autres et qui vous rencontrerait cent fois sans vous reconnaître! N’avoir, si l’occasion de parler se présente, aucune raison à donner d’une si folle audace, ni talent de poète, ni grand génie, ni qualité surhumaine, rien que de l’amour »*

« Rien que l’amour ». À mon tour, je me suis sentie ridicule. Ce mépris qui me paraissait mérité m’est apparu mesquin, cynique : moquer l’amour quel qu’il soit, voilà ce qui est réellement d’un ridicule suprême. Et je les ai alors trouvé beaucoup plus belles, les groupies. Comme grandies, embellies par cette forme d’amour qui ne peut se permettre une pointe d’espoir. Cet amour infécond qui ne fait que donner. J’aime lorsque la littérature m’amène ainsi, par quelques mots, à dévier de ma vision des choses.

Crédit photo : masha.makarenkova
* Ce texte est issu du conte « Une nuit de Cléopâtre »

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32 petits mots

Une Fille on 16.06.2010 at 10:23 .

Le texte cité est vraiement très beau.
Mais quant à moi, j’ai du mal à admirer ou à trouver de la beauté dans ce genre de jeu un peu étrange entre amour, insignifiance et frustration, qui a déjà mené des gens faibles à des extrémités innacceptables, voire au crime.
Cela me dérangera toujours profondément, je crois, parce que cela dévoile une faille de l’âme humaine et déclenche des actes qui font partie de notre « obscurité »….

Marie on 16.06.2010 at 10:37 .

Très beau texte !
C’est tout à fait dans la tradition de l’amour courtois – la dame inaccessible – et du romantisme le plus ardent – amours impossibles et non partagées. Ceci dit, dans la tradition littéraire, c’est la femme qui torture le jeune héros épris en général.
En revanche, ce dont Théophile Gautier ne parle pas, c’est de l’effet de masse de la fan attitude d’aujourd’hui…

paristempslibre on 16.06.2010 at 10:41 .

moi je pense qu’on est toutes des groupies (a des degres divers…)
joli texte!

bise
Un Concours sur mon blog

Foley on 16.06.2010 at 10:52 .

Très beau texte de Théophile Gautier. Il me touche particulièrement, parce que je peux parfois être en quelque sorte une « groupie ». Je comprend très bien ce qu’il dit, c’est un vrai sentiment d’amour, de joie, ça peut remuer tellement de choses en moi que je ne me lasserais jamais d’être such a fangirl.

Ca me parait bizarre les personnes qui assimilent ça à de la faiblesse, à une fragilité mentale. On est pas forcement une pauvre fille influençable quand on est « fan ». Je pense que c’est peut-être parce que ces gens là ne s’autorisent pas à aimer pleinement quelqu’un ou quelque chose qu’il ne connaisse pas forcement. Ca relève un peu du fantasme, de l’inaccessible, un sentiment de rêve qui peut devenir passionnant. Ca n’a rien de malsain, au contraire, je pense que ça rend heureux bien plus que malheureux et c’est dommage de juger sans essayer de comprendre. Chacun se construit son bonheur et honnêtement je préfére passer pour une folle mais être heureuse, que de me priver d’une passion sous pretexte des regards moqueurs et réprobateurs.

Anne-So on 16.06.2010 at 11:01 .

C’est exactement ça : moi je n’avais jamais vu les choses sous cet angle, celui que tu décris. Et ce texte a en quelque sorte remis les pendules à l’heure.

Parce que tu as raison, pourquoi s’interdire d’aimer au motif que c’est inaccessible? Et puis la chanson, les livres, tout ça engendre de si grandes choses qui nous parlent parfois si intimement…

Bon, après, une foule de fan en délire au bord de la crise de nerfs, je crois quand même que je trouverai toujours ça flippant :)

Une Fille on 16.06.2010 at 11:11 .

J’essayais simplement de dire que je pense qu’on peut être « fan » de quelqu’un, sans tomber dans des comportements excessifs,.
Par exemple, je suis clairement et complètement fan de la musique d’Amy Winehouse, et je l’assume plus que volontiers. Je l’écoute tous les jours, je lis tout ce qui se rapporte à elle, j’écris sur elle, j’ai tous ses albums et tous ses dvd, il m’est arrivé de pleurer en entendant ses chansons…
Mais si un jour je lui serre la main, je ne vais pas m’évanouir et arrêter de prendre des douches. Je ne vais pas quitter mon travail et ma vie pour la suivre partout. je ne vais pas attendre 2 heures sous la pluie pour la voir sortir d’un hôtel.
Et ces élans d’amour pour une personne innaccessible peuvent être dangereux pour des gens faibles, à l’image de ces gamines qui se sont tuées par amour pour Kurt Kobain.

Anne-So on 16.06.2010 at 11:19 .

C’est vrai ce que tu dis, mais en fait, moi j’aurais tout de même plutôt tendance à penser que des personnes qui en viennent à de telles extrémités sont d’abord des gens fragiles. Cet amour délirant et obsessionnel de fan qui conduit à la folie est le symptôme, plutôt que la cause, non?

Une Fille on 16.06.2010 at 11:27 .

Je suis entièrement d’accord avec toi. Pour en arriver à des extrémités pareilles, il faut qu’à la base on ait, dans sa vie, un vide à combler…
D’autre part, ce qui me gêne, c’est l’amalgame qui est fait entre une oeuvre et un artiste. Je pense qu’on peut être complètement amoureuse d’une chanson – moi je le suis- sans forcément idôlatrer son auteur en tant que personne « physique ». C’est là où, l’amour artistique devenant un amour physique et incarné, le problème peut éventuellement se poser.

Foley on 16.06.2010 at 12:11 .

Ce qui me gêne un peu (et c’est valable dans tout les domaines) c’est cet espèce de généralisation qui existe: fan = hystérique = dingo extremiste. C’est faire d’une exception une généralité. On ne parle ici que d’une toute petite partie des fans, beaucoup vivent leur passion de façon tout à faire normal, ils y pensent souvent, ils dépensent peut-être beaucoup d’argent pour ça, mais jamais ça ne les pousseras au suicide pour autant.

Attendre 2h sous la pluie pour appercevoir son idole, juste pour avoir quelques secondes d’excitation folle en l’ayant vu à peine, c’est un sentiment vraiment grissant je pense. Si ça rend heureux, pourquoi s’en priver? Sous pretexte que ce n’est pas un comportement « normal »? Ca serait dommage. Je ne le ferais pas, mais je comprend de mon côté que certains soient assez passionné pour faire ça.

Comme tu dis AnneSo, les gens qui en viennent à de telles extrémités sont avant tout des gens fragiles, fans ou pas, ils seraient probablement passé à l’acte.

Une Fille on 16.06.2010 at 2:25 .

C’est vrai : ces jeunes filles se seraient peut-être tuées de toutes façons sans le prétexte de leur idole. C’est une minoritée je l’admets parfaitement. J’ai donné un exemple extrême, pour illustrer mon propos avec un peu de force.
Par contre, j’ai justement essayé de ne pas faire de généralisation : c’est la raison pour laquelle je précise que moi-même je suis une fan, mais que je vis ma passion « normalement », et avec un plaisir immense, comme des tas d’autres gens qui ne sont ni hystériques ni extrémistes.
Mais je pense en effet que quand on pense qu’un autre être humain est tellement supérieur à soi qu’il mérite qu’on risque la pneumonie juste pour avoir le plaisir de l’entrevoir 20 secondes, ça peut parfois – et je dis bien parfois, sans généraliser – dénoter un problème de self-estime.
Alors certes, cette vision fugace va procurer un grand plaisir sur le coup, évidemment. Mais il existent des tas d’autres choses qui offrent un plaisir grisant et fort, et qui n’en restent pas moins potentiellemet problématiques ou dangereuses, à la fois au regard des motivations qui ont poussé à y avoir recours et au regard des conséquences qu’auront leur utilisation / consommation.

Foley on 16.06.2010 at 2:47 .

Ah oui je suis d’accord c’est évident que le rapport fan/idole a un côté très dominant/dominé si je peux dire ça comme ça.
Et c’est clair que chacun vit sa passion comme il le veut. C’est jute qu’on (les médias, notemment, je ne parles pas de toi bien sûr) a tendance à faire passer les fans un peu hardcore (pas les extrèmes, mais ceux qui sont prêts à camper devant les stades la veille pour un concert par exemple) pour des hystériques débiles et ça me dérange vraiment parce que je trouve que c’est mettre les gens dans des cases. Sur le lot ya peut-être juste des personnes qui vivent ça comme une aventure, ça leur permet de s’évader de leur quotidien. Bon dans le tas ya forcement d’autres qui sont un peu too much, ça arrive! Mais je n’aime pas juger les gens, si ils sont heureux comme ça et qu’ils ne font de mal à personne, laissons les vivre leur passion!

Désole AnneSo d’avoir squatté tes commentaires comme ça, mais c’est un débat très intéresant que tu as soulevé là ^___^

Une Fille on 16.06.2010 at 3:02 .

Tout pareil, je vais me permettre de plagier : pardon Mlle Cachemire et Soie pour la « pollution » des commentaires de votre très joli billet, et merci beaucoup de nous offrir cette opportunité d’un débat vraiemnt enrichissant.

Anne-So on 16.06.2010 at 7:00 .

Ah mais pas de souci les filles, c’est à ça que servent les commentaires hein :)

La perchée on 16.06.2010 at 10:57 .

Texte magnifique, c’est vrai que j’ai tendance à être un peu comme toi, à mépriser les groupies, mais ton billet le beau commentaire de le miss Foley au dessus me font changer mon regard !

Olivia (à Paris) on 16.06.2010 at 11:09 .

Très beau billet! Moi aussi, je trouvais ça ridicule, que ce genre de chose, de comportement n’était que pour les ados. Et puis un jour, en marchant, j’ai croisé Catherine Deneuve, Rue D’Assas, et le temps d’une minute, le temps s’est arrêté, j’étais envahie par l’envie de la voir, de lui dire que je l’adorais, que si elle me serrait la main je ne l’utiliserais plus ni la laverais plus. Là j’ai commencé à comprendre qu’on a tous nos idoles, on est tous plus ou moins groupie.

Anne-So on 16.06.2010 at 11:14 .

C’est vrai ce que tu dis : je me cache derrière le fait que mes idoles sont généralement trépassées, mais je ne suis pas certaine que j’en mènerai large devant un de mes héros de la littérature :)

J’aurais probablement tous les symptômes de la groupie : coeur qui bat à tout rompre, mains moites, incapacité à dire quoi que ce soit de cohérent… qui sont, on en revient encore à cette histoire de sentiment amoureux, à peu de chose près les symptômes de la fille amoureuse.

ulije on 16.06.2010 at 11:20 .

Je n’ai jamais compris ce type de comportement non plus, il y a bien sur des personnes de grands talents que j’admire beaucoup mais ces personnes hystériques attendant des heures un autographe (ça sert à quoi un autographe ? je n’y ai jamais vraiment vu d’intérêt)je ne les comprendrais sans doute jamais!
Ces auteurs, réalisateurs, acteur, compositeurs… sont justes des personnes ordinaires qui nous donnent à rêver parfois. Faudrait-il être la « groupie » de toutes les personnes qui rendent notre vie plus jolie? (pas (seulement) les célébrités et autres stars)

Xel0u le l0up on 16.06.2010 at 11:52 .

J’ai jamais trop accroché avec Théophile mais je dois dire que là je suis charmée !

Et la photo est magnifique :)

flou on 16.06.2010 at 12:04 .

c’est un très joli texte… et s’il est vrai que la miévrerie des groupies est souvent plus ridicule que touchante, j’ai tendance à ne jamais condamner l’enthousiasme, quel que soit son objet…

Aurélie P. on 16.06.2010 at 1:36 .

Les mots de Théophile Gauthier ajoutés à ton raisonnement sont très touchants en plus d’être si vrais. Finalement cela se rapproche aussi de l’adolescence dans son ensemble comme lorsqu’on est en pâmoison devant le plus beau garçon du lycée, comme cinquante autres en même temps, en pensant qu’on l’aime, de toute façon, plus que les autres… :coeur
Au final, on a tous été à un certain moment une groupie je crois ;)

Heyy Jude on 16.06.2010 at 1:56 .

J’aime bcp ta réaction. Je n’ai pas souvent l’impression de réagir à chaud en tant qu’adulte (parce que je n’en suis pas une) envers certains faits ou personnes, je juge souvent trop vite. Et comme toi, la littérature de temps en temps me remet à ma place, m’apporte une autre vision des autres. C’est pour ça que je continue de m’instruire par ces bouquins. Vraiment, j’aime beaucoup cet article, parce que sans honte tu avoues t’être trompée, et ta vision de ces jeunes filles maintenant est plus « gentille » je dirait. vraiment, j’aime!
++
http://heyy-jude.blogspot.com

Justine on 16.06.2010 at 4:35 .

Il y a quand même une différence entre une groupie et une fille hyst »rico-fanatique ;)

Audrey on 16.06.2010 at 6:56 .

Et parfois, au detour d’une page web, notre opinion change, comme pour moi ici!
Merci de ces belles phrases et de m’avoir fait reflechir.

Lou on 16.06.2010 at 7:38 .

J’avoue avoir toujours méprisé les groupies. Je comprend tout à fait l’attirance qu’on peut avoir pour une star, mais je pense que si ces jeunes filles veulent réaliser leur rêve (être l’amie, l’amante de quelqu’un), que cette personne soit une star ou pas, se placer directement en position de faiblesse, c’est directement se donner aucune chance. Donc voilà, et même si le texte de Gauthier est très beau, et m’a fait aussi réfléchir, la raison pour laquelle je ne comprendrais jamais une groupie c’est qu’il y a un manque de stratégie flagrant dans leur démarche !

A plus tard, dans un prochain post !

Lou

Deprecieuse on 16.06.2010 at 10:14 .

J’aime cet article et sa réflexion… Merci :)

Lili on 17.06.2010 at 7:35 .

Tu me donnes envie de lire Théophile Gautier…

Je pense qu’il y a plusieurs types de groupies et que c’est la personnalité qui fait que c’est beau ou pas… ;-)

Julie Up on 17.06.2010 at 7:29 .

Ah, ces magnifiques lignes… On est toutes groupies dans l’âme. De quelque chose, quelqu’un, furtivement. C’est un texte touchant qui colle parfaitement à ce que j’ai déjà ressenti quelques fois. Super!

AG on 18.06.2010 at 10:03 .

Ton texte m’a fait pleurer.. Il à fait rejaillir toutes ces émotions que je n’essaie même plus de tenir enfouies, tellement j’ai de l’amour en moi. J’ai à peine quinze ans et je suis fan, ou groupie comme tu le veux, et je me suis tellement reconnue dans tes lignes. Cet amour immense, enorme, qui fait souffrir certes.. Mais jamais, jamais je n’ai été aussi heureuse que dans les moments ou j’ai croisé le regard de mon idole, jamais je n’ai ressenti autant de frissons qu’en étant devant lui. Pour moi c’est aussi ça être fan/groupie : oublier toute notre souffrance pour un instant éclatant de bonheur qui dure à peine 2minutes, ou 1h30, le temps d’un concert. Etre dans cette salle de concert noire avec juste la présence de nos idoles sur scène, tellement solaires et aimées que la lumière est superflue. C’est tellement grisant de les rencontrer, les étoiles d’en haut qui gisent à nos pieds. C’est un monde à part du votre, c’est ce qu’on ressent en tant que fans, dans ce monde qui est le votre nous ne trouvons pas notre place, puisque nous ne trouvons pas d’amour. On se sent aussi tellement incomprise, on passe pour des idiotes, des gamines. Combien de fois ai-je entendu que je ratais ma vie car je partais pour Paris, camper plusieurs nuits devant Paris Bercy pour être bien placée. Mais ces personnes là ne peuvent pas concevoir que ma vie vaut leurs présences, leurs regards.
Merci beaucoup pour cet article, vraiment..

Anonyme on 20.06.2010 at 1:43 .

sublime

mlle d'enfer(t) on 20.06.2010 at 5:35 .

C’est étrange pour moi de vous déclarer ce qui suit alors que je ne vous connais pas (d’où le vouvoiement), mais c’est un plaisir de vous lire, de saisir le regard que vous portez sur les autres et les interrogations, les mises en abîme, la recherche d’autres vérités qui s’ensuivent, en quelques mots qui laissent percevoir ce que vous êtes, vous aussi, au-delà des idées préconçues et immuables.

Gab on 21.06.2010 at 4:42 .

Très bel article!