Une lumière rose orange filtre sous ses paupières en dessinant de longs éclats dorés tout le long de la frange des cils. En papillonnant très légèrement des yeux, sans jamais cependant les ouvrir tout à fait, elle s’amuse à faire scintiller le fil brillant, presque liquide, qui s’étire devant eux ; comme le jour, à travers les persiennes, agace avec malice l’esprit encore tourné vers le repos.
Et pendant qu’elle éprouve ainsi la fragile membrane qui la sépare encore de l’éveil, elle reprend tranquillement conscience d’elle-même.
Mais avant de pouvoir explorer toute autre sensation, elle se sent brusquement ramenée à l’arrière plan de ses pensées par le souvenir du rêve interrompu, quelques secondes plus tôt. Elle tente d’en reconstruire le fil mais chaque image lui apparaît déformée, un peu comme sous l’effet de ces miroirs de fête foraine qui vous font paraître plus gros ou plus petit ou fin comme un pinceau ou encore biscornu. Un bref instant, elle croit retrouver une couleur, une sensation, mais au moment précis où elle se sent enfin capable de lui attribuer des mots clairs, celle-ci se défile. Épuisant jeu de cache-cache dont elle sait déjà qu’elle ne sortira pas victorieuse. Alors elle abandonne et lentement, s’étire comme un chat qu’on dérange.
Pour sortir du sommeil, il faut reprendre contact avec ses muscles. Réapprendre à contracter un mollet, plier une jambe, tendre le buste. Chaque nouvelle journée, réinvestir son corps comme on s’approprie un vêtement. Certains jours, rien ne va avec rien, tout est bancal, informe, encombrant. D’autres fois, au contraire, ce n’est qu’harmonie, simplicité et elle va le pas léger, les épaules dégagées, tout à la fois sereine et conquérante. Elle esquisse un sourire : elle en est certaine, aujourd’hui, sera un jour heureux. Chaque os, chaque tendon jusqu’au plus petit cartilage a trouvé sa place dans l’architecture compliquée de son corps. La peau, nerveuse, tendue, joyeuse, n’aspire plus maintenant qu’à entrer en mouvement.
Alors, tout naturellement, sans que cela demande le moindre effort, elle ouvre enfin les yeux, le regard tourné vers le ciel.
Crédit image : Day 7 by Jesy
Hep taxi!
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J’aime prendre le taxi. Certains choisissent plutôt de marcher, prendre le bus ou le dernier métro pour s’épargner une dépense qui, à la longue, finit par peser lourd au fond du portefeuille. C’est un plaisir auquel je ne parviens pas à renoncer, même les mois creux où, de petit luxe plus ou moins raisonnable, le taxi passe à la case folie.
Généralement, je prétexte les éclairages inouïs sur les quais quand on traverse la Seine une fois la nuit tombée, le mal aux pieds, la peur de prendre seule le métro à une heure trop tardive. Et tout cela n’est qu’à demi mensonger. Mais c’est autre chose, en réalité, qui me pousse à la faute : le plaisir de discuter avec des inconnus. D’échanger au vol des tranches de vie, des opinions politiques, des goûts musicaux. Rien ne me fait voyager autant qu’une virée en taxi.
La nuit venue, allez savoir pourquoi, les langues se délient. Il n’est pas rare que la conversation se poursuive quelques minutes aux pieds de mon immeuble et c’est presque toujours passionnant.
Ce mois-ci, j’ai parlé flamenco avec un monsieur espagnol qui vit en France depuis trente ans, qui m’a aussi donné des instructions pour faire une paella divine (ne me demandez pas lesquelles, j’ai déjà oublié).
Discuté de la situation politique du Sénégal au moment des années soixante (que je connais un peu pour en avoir entendu parler mille fois par mes grands parents qui vivaient là-bas à cette époque).
Echangé des considérations sur la difficulté d’être à la hauteur de ce qu’on attend de soi et ce chagrin qui peut gâcher la vie, quand on ne parvient pas à gagner la fierté de ses parents.
Ri jusqu’aux larmes après une mauvaise blague entendue à la radio.
Obtenu des explications très détaillées sur les règles d’un match de rugby auxquelles je n’ai pas compris grand chose.
Retrouvé de l’énergie un jour où mon travail m’avait exaspéré.
Confié un secret à une oreille parfaitement étrangère.
Ecouté quelques mesures d’une sonate au piano dans un silence religieux où le plaisir des notes était si partagé qu’il remplissait l’habitacle.
Je songe souvent que je pourrai faire l’impasse sur les sorties qui m’ont conduite à héler le taxi à une heure tardive, mais qu’il me serait pénible de renoncer au retour en taxi lui-même. Ce doit être un métier passionnant que celui de recueillir les morceaux de vie des inconnus qui s’installent sur la plage arrière pour dix minutes ou bien un heure, comme autrefois on allait s’isoler dans les murs étroits d’un confessionnal. Taxi, finalement, c’est le métier rêvé pour un artiste.
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Il arrive parfois que la vie aille trop vite. On flotte au-dessus de soi-même avec l’impression de ne jamais atterrir vraiment, les neurones en activité permanente, une liste de choses à faire à laquelle on réfléchit même sous la douche, même en se brossant les dents, même dans les rêves. Une feuille de route établie comme un itinéraire sur lequel, chaque jour, on fait le point pour avancer dans les meilleurs délais.
Et un peu comme dans un long voyage, à la sensation délicieuse de vivre intensément le moment présent, se mêle une réconfortante perspective : celle du retour à la maison, un jour prochain.
La semaine dernière, en triant des photos, je suis tombée sur cette série de six images prise au moment de Noël, l’an dernier. En la regardant, j’ai pensé « maison ».
Ma maison, ce n’est pas Paris, encore moins mon appartement. Ma maison c’est une plage. C’est ce gros cailloux plat assis face à la mer. Ce sont les ruisseaux d’eau salée sur le sable, quand la mer se retire. Ce sont ces routes grises qui paraissent plus grandes en hiver parce qu’elles sont désertes, et ces arbres à moitié dénudés, toujours un peu échevelés. Ma maison, c’est lui, aussi.
C’est une bonne sensation, d’avoir, quelque part sur la terre, un endroit qui ne nous appartient pas parce qu’il ne peut appartenir à personne et où l’on se sent vraiment chez soi.









