La mer, une dernière fois

Nous sommes le 31 aout. Je reviens de la plage. Pause café de quelques minutes au milieu du travail. C’était bien : j’ai toujours l’impression que ça me suffit, la mer, pour le bonheur. Lorsque je la regarde, il y a chaque fois cette jouissance parfaite de l’instant. Je rentre à Paris tout à l’heure. Cette fois-ci, je ne sais pas quand je la reverrai. Bientôt, sans doute.

Bientôt. Mais rien ne sera plus pareil. Je rentre à Paris et tout va changer. Ces derniers mois n’ont été qu’une suite sans fin de premières et de dernières fois, et ce n’est que le début : je poserai ma valise tout à l’heure dans un appartement qui n’est déjà plus le mien pour en refaire une autre. Sans doute, je commencerai aussi à remplir quelques cartons parce qu’il faut bien se décider un jour, même s’il n’y a pas d’urgence. C’est étrange comme je suis tiraillée entre deux opposés : tout garder, tout jeter – puisqu’il faut tout recommencer, autant y aller franchement. On verra bien tout à l’heure comment on s’organise.

Je sais que nous sommes courageux, ça ira. Ce que l’on a construit en quatorze ans de vie commune tient tout entier dans ce grand entrepôt des belles choses que l’on garde en mémoire. Les meubles, les photos, la vaisselle… tout ça n’est qu’un décor. Ça ne compte pas vraiment.

Demain, je pars avec ma valise, quelques meubles et mes livres, une poignée de souvenirs et pas grand chose en poche pour une nouvelle vie qui me galvanise et me fait peur à parts égales. Une nouvelle vie à moi toute seule, dans un mouchoir de poche joli comme tout, quelque part dans Paris.

Demain, on efface tout et on recommence. Mais demain c’est demain. Pour l’instant, encore quelques minutes, c’est la mer, la Normandie, ce chez moi qui ne bouge pas. Mon axe.

Et tant qu’il y aura ce petit chemin au bout de ma fenêtre qui mène à la plage, tant que les fleurs défraichies de ma chambre seront là pour m’attendre et qu’un maillot de bain sèchera au soleil à la crémone des volets verts, tant que derrière la maison, les balles de tennis rebondiront sur le court dans un bruit élastique… tant que tout cela existe, j’ai cette paix en moi, cette confiance.

Et même. Si tout cela disparaissait, la fenêtre, la chambre, le bruit des balles sur le court de tennis. Il y a ce sentier bordé d’herbes en bataille qui conduit à la mer. Je n’ai besoin que de savoir que c’est ici, au fond, que se terminent toujours toutes mes routes, pour me sentir capable d’entreprendre le drôle de voyage qui commencera tout à l’heure, lorsque Gare Vaugirard, le cœur serré mais prêt à en découdre avec tout l’enthousiasme dont je sais faire preuve, je descendrai du train sur le bitume du quai numéro vingt cinq.

Un arc-en-ciel

Cette fois, je suis bel et bien rentrée à Paris. Comme à chaque fois, il m’a fallu du temps pour revenir à la réalité et que travail, projets et tâches quotidiennes circulent à nouveau à travers mes synapses. Comme à chaque fois, je rentre de Normandie avec le sentiment que ce n’était pas assez. Mais à y réfléchir, c’est un « pas assez » bienfaisant : cette même petite place vide qui vous laisse l’estomac à la fois satisfait et frustré, après avoir mangé un éclair au café.

Cette année encore, les bons souvenirs sont trop nombreux pour pouvoir se les remémorer en une fois et je prends plaisir à les dérouler à nouveau en pensée, l’un après l’autre, éberluée d’avoir vécu avec une telle intensité alors qu’on s’appliquait surtout, en fait, à ne rien faire :

Cette journée passée au Cagnard du Sud, où l’on a vu nager un phoque à quelques mètres du bateau ; les vociférations de Bérangère, à bord, pour un oui pour un non ; les sommeils écrasants de Bruno, partout où il s’installe et cette soirée surréaliste que nous avons passée au Georges.

Les blind-test chez François où je perds à chaque fois avec la plus grande mauvaise foi et les grands verres de Jet 31 qui se remplissent toujours quand on a le dos tourné ; Les apéro-porto au Rétro qui commencent à trois et se terminent à quinze autour de quatre ou cinq tables agglutinées en désordre sur la petite terrasse.

Ce mauvais vélo qui me rend bien service à quatre heures du matin, quand il faut bien rentrer et qu’heureusement, je n’ai qu’une route à suivre en ligne droite pour arriver chez moi ; le petit café qu’on va prendre chez les uns et les autres à toute heure du jour et le petit commerce de citronnade que les enfants avaient monté pour tenter de s’offrir un Ipad.

Le visage de Marc, qui s’illumine chaque fois qu’on se met à parler nourriture, ses incomparables moules au safran qu’il faut des heures pour préparer quand on est plus de dix à table et sa citronnade arrangée de vodka qui fait perdre la tête à Jeanne. Cette partie de poker où j’ai joué et pratiquement gagné sans jamais rien comprendre au jeu. La musique dans le salon, toujours trop forte ou pas assez. Nos goûts musicaux contestables.

Le beau Thomas qui vend des tomates à l’ancienne, le dimanche au marché ; les absences de Jean au moment du goûter et cette façon qu’il a d’être toujours un peu ailleurs quand il est parmi nous. Et notre virée sur la prame qui n’avait pas bien commencée.

Et aussi les nuits passées avec Dan à refaire le monde ou tenter de trouver comment y naviguer sans perdre complètement le nord ; ces amis d’enfance qui ressurgissent tout à coup dans votre vie sans qu’on les ai vus venir ; cette petite heure si douce à papoter avec Séverine au pied du calvaire, le jour de la kermesse ; le fond de bouteille que l’on finit toujours par boire l’air de rien, avec Stéph sur le coup des cinq heures du matin et ce petit verre de jus d’orange avant d’aller se coucher lorsque le jour se lève ; les allers et venues d’Antoine au gré de ses jours de congé ; les passages éclair de Jean-Marc ; les graines de tournesol de Natalia, volées la nuit dans un champ par Bertrand ; le lumineux visage de Béné qui semble avoir marqué des points sur l’échelle du bonheur, les moqueries d’Anne-Laure qui font rire tout le monde jusqu’à ce qu’elles s’adressent à vous, cette virée en kayak face au vent dans la baie du Mont Saint Michel, l’énergie de Lily et sa façon de toujours rire de tout, la bienveillance patriarcale de Papou, les gaufres de chez Yver au Plat Gousset et la jolie gaufrière bien trop jeune pour Bruno, le hamac toujours occupé par quelqu’un quand on voudrait s’y allonger, le mythique Trois Frères de la maison, la cloche de la chapelle qui annonce une messe à laquelle plus personne n’assiste, les grandes tablées qui n’en finissent jamais de s’allonger, les jours qui raccourcissent déjà, les repas sur le pouce, les bains de minuit qu’on se promet chaque soir et auxquels chaque soir on renonce, les livres qu’on dévore et s’échange…

En les égrenant ainsi, il me semble rentrer à Paris avec un arc-en-ciel au-dessus de la tête. Un arc-en-ciel pour la rentrée, c’est plutôt bon signe, non?