Un arbre à la fenêtre

J’ai pris cette photo dimanche matin, rue de la Butte aux cailles. Je devais être mal réveillée car il m’a fallu un petit moment avant de réaliser que l’arbre, à la fenêtre, n’était que le reflet de celui qui se trouvait à côté de moi, sur le trottoir d’en face. Mais en fait, c’était bien comme ça : pendant quelques secondes, j’ai entrevu un drôle de monde où chacun accorderait toute une pièce de sa maison à un arbre.

Chaque foyer aurait le sien. On dînerait sous son feuillage en été et on y accrocherait une balançoire pour rêvasser des heures entières. À Noël, c’est lui que l’on décorerait pour préparer la fête et en automne, on pourrait faire l’amour sur un tapis de feuille mortes, sans s’inquiéter des araignées. Quand il serait mal taillé, on ne pourrait plus fermer les portes, ni les fenêtres et les chats adoreraient y installer leur perchoir. Des oiseaux viendraient nous rendre visite de temps en temps et le dimanche matin, on installerait des couvertures autour du tronc pour faire des petits-déjeuner pique nique en pyjama tout en regardant un bon film. On lui accrocherait des guirlandes lumineuses pour faire comme si on vivait à ciel ouvert et de temps en temps, les soirs de pleine lune, on s’inventerait des sabbats pour le plaisir de danser nues sous les étoiles. Quelquefois aussi, on aimerait s’installer contre lui pour se plonger dans un bon livre…

Bref, on verrait moins souvent la lumière du jour, mais ça ferait quand même pas mal de soleil dans la vie.

Et toi ? Où c’est, chez toi ?

Nous étions dans la voiture, sur la plage arrière. Il s’était pelotonné spontanément dans mes bras, comme si on se connaissait depuis toujours. Avoir sept ans rend tout plus simple. Nous roulions depuis un moment quand soudain, alors que je le croyais endormi, il me demanda : « Et toi? Où c’est, chez toi, Lisa? »

Il y a, face à un enfant, cette exigence de vérité qui vous force à jeter un regard neuf sur des questions apparemment évidentes. Et en reformulant intérieurement sa question, je constatais combien j’étais en peine de fournir une réponse à la fois honnête et intelligible à un garçon de son âge.

Ma vie amoureuse était, à cette époque, plongée dans un chaos indescriptible : chez moi, c’était officiellement mon appartement. Mon adresse postale, en fait, puisque je n’y avais pas mis les pieds depuis des semaines et que je n’avais l’intention d’y retourner que pour faire mes valises. Ce chez moi là s’annonçait si pauvre et dénué de joie que je ne pouvais me résoudre à répondre en allant au plus simple.

Autrefois, chez moi ça avait été Lui. Cet homme avec qui j’avais tout partagé. Où que nous nous trouvions, s’il était là, j’étais chez moi. Mais tout cela, à présent, n’avait plus aucun sens…

Je repensais alors à ce petit morceau de plage que je connais depuis toujours. Là bas aussi j’étais chez moi, même si j’ignore encore au moment où j’écris ces lignes ce que cela signifie vraiment. Disons que si mon fil d’Ariane avait été noué en un point donné sur la terre, il serait probablement attaché quelque part à cette plage. S’il m’arrivait de devoir « retrouver mon chemin », c’est vers elle que je dirigerais mes pas. Mais ce chez moi là n’était pas une maison. Pas même un abri. À peine un repère. Pouvait-on expliquer à un petit garçon que c’est sur une plage que l’on se sent chez soi ?

Plus je cherchais quelle réponse lui fournir, plus je me perdais. Les interrogations des enfants vous entrainent décidément bien plus loin que n’importe quelle question d’adulte.

Comme je restais silencieuse, il tendit son regard vers moi pour me signifier qu’il attendait ma réponse. Prise de court, j’optais, un peu honteuse, pour la stratégie de repli classique : je lui retournais sa question.

À son tour, il prit son temps : pour lui non plus, ce n’était pas si simple. Chez lui, était-ce chez son père, chez sa mère ? Était-ce circonscrit au domaine de sa chambre ? L’école, était-elle un chez soi recevable ? Ou alors, comme moi, peut-être se demandait-il si son chez moi n’était pas dissimulé quelque part sur une plage. Je l’ignore.

Après quelques instants, il ferma de nouveau les yeux. Il cala sa tête là où mon épaule forme naturellement un creux, se saisit de mon bras pour le refermer sur lui un peu à la façon d’une couverture, et dans ce qui ressemblait à un demi sommeil, me répondit tout simplement : « chez moi, c’est maintenant ».

***

Note : Ce texte a été écrit dans le cadre du défi « Dix mots » qui est une initiative du Ministère de la Culture et de la Communication pour la semaine de la francophonie. On m’a demandé de plancher chaque semaine sur un mot. Aujourd’hui, le mot « chez ». Vous pourrez retrouver l’ensemble de mes contributions ici, sur Cachemire & Soie, et les textes de tous les participants au défi (dix blogs en tout), sur le blog collaboratif mis en place à cette occasion.

De la beauté

C’est sous ce ciel que commence 2012, sur les côtes normandes: un fond de tempête, du ciel bleu par endroits, le vent qui emporte tout, et qui apporte tout : ce que l’on craint, que l’on attend, que l’on n’espérait plus, ce que l’on n’aurait pas osé souhaiter et ce qui ne nous était même pas venu à l’esprit. Cette lumière incertaine qui dit que tout peut arriver, mais que ce sera beau à vivre, de toute façon.

C’est donc cela que je vous souhaite pour cette nouvelle année, la beauté de tout, à chaque seconde de votre vie. Celle des moments de bonheur et des jours difficiles. Avec bien sûr, en premier sur la liste, les moments de bonheur.