On s’est échappées boire des chocolats chauds devant la mer à des heures fantaisistes : un mardi de beau temps à quatre heures, on laissait tout en plan et on s’installait. Il faisait beau, c’était un prétexte suffisant.
On s’installait quelquefois sous la couette les dimanches après-midi, pour papoter sous cinq ou six épaisseurs de tissu. Une grande couverture jetée par dessus nos têtes, on s’asseyait en tailleur sur le lit, un bol de thé fumant dans les mains et on se racontait des histoires qu’on connaissaient déjà par cœur.
On a échangé des clins d’œils complices par dessus la table au moment du dîner, comme des adolescentes insupportables et retourné nos vies dans tous les sens. On était parfois sans dessus dessous. On s’est dit des choses qu’on ne peut dire à personne. Surtout pas à soi-même. On s’est tenues la main pour aller là où ça faisait trop peur et j’ai l’impression certains jours qu’ensemble, sans même nous en rendre compte, nous avons triomphé de tout.
C’était un peu comme un long hiver. Un long hiver heureux. On ne peut pas le voir encore, mais pendant que s’éteignent les dernières lueurs de cette étrange saison qui a duré six mois, tant de choses, je suis sûre, ont germé en secret sous la glace. Il y a des personnes que l’on voudrait remercier chaque seconde, pour toujours, à l’infini. B., M., je vous aime tellement.
Crédit photo : cliquez sur les images pour atteindre la source. Pardon pour toues celles que je ne suis pas parvenue à retrouver, y compris avec l’aide de Google Images et de Tineye, et qui renvoient le plus souvent vers des blogs TumblR.
C’est presque devenu une habitude, le samedi matin, au marché. Se lever tôt pour faire ses courses avant la foule. Tôt, parce que c’est l’heure où tout va bien. Personne n’est pressé, les commerçants s’installent en prenant le café et on a le temps d’échanger trois mots, écouter les conversations alentours. « Les tomates ne poussent pas assez vite, cette année… Essayez ça madame Vignard, vous prenez toujours la même choses : il faut changer un peu… Tenez monsieur Cairon, je vous ai gardé ces roses de Ronsard, les préférées de votre femme. »
On attrape au passage des recettes, des idées, des riens du tout. Derrière leurs étals, les commerçants connaissent tout le monde, prennent des nouvelles des enfants, des maris, des petits fils. Ils ne se trompent presque jamais. La semaine dernière, l’une d’elles fondait en larmes au dessus de ses olives en apprenant le décès d’un client qui venait là tous les samedis.
Il y a, entre les allées de poivrons, de charcuterie et de fromages, une humanité qu’on ne trouve plus nulle part ailleurs. Les personnes âgées, souvent, y font provision de légumes et de conversation. C’est un peu plus cher qu’ailleurs? Peut-être, pas sûr. Sans compter cette notion qui change tout dans le prix des choses : les pommes de terres, ici, sont le fruit du travail de celui qui vous les vend. C’est lui qui se penche dessus pour les faire pousser, les arracher, vous les servir. D’ailleurs, les légumes ont leur nom : les tomates-cerise de Monsieur Turgis, les fraises de Thomas… Leur prix, forcément, se calcule d’une toute autre façon. Les laisser périr deviendrait sacrilège.
Venir tôt le matin au marché c’est aussi prendre le temps. Avoir une grande matinée devant soi. Petit déjeuner sur le pouce d’une barquette de fraises, prendre conscience d’une belle lumière, perdre son temps aussi, prendre quelques photos et progresser peut-être, l’air de rien… Le samedi matin, j’ai toujours l’impression que ce sont quelques heures pendant lesquelles on peut devenir meilleur.
Il y a ce moment après avoir passé des heures à éplucher la plage. Souvent, ça se passe après dîner, sous prétexte de les faire sécher. Je les étale sur la table en faisant attention à ne rien casser. C’est un joli bruit, celui des coquillages renversés sur la table. Un bruit de ruisseau.
Ensuite, c’est presque toujours la même chose. Instinctivement, l’œil recherche les plus belles prises de la journée : cette minuscule pétoncle rouge, qui par miracle n’était pas cassée, les quatre grains de cafés… Tiens voilà le premier. Et puis celui-là, le noir. Le troisième, le tacheté… Et de fil en aiguille, presque sans m’en rendre compte, je commence à trier. Par taille, par couleur (évidemment), par espèce, les petits tas se forment. C’est une petite chasse, comme un peu plus tôt, sur la plage. Sauf que cette fois, tout est joli : pas de coquillage cassé, pas de fausse joie, juste le meilleur.
Souvent, les personnes qui se trouvent avec moi finissent par s’intéresser à ce petit trafic, s’installent autour de la table et trient à leur tour. On dirait une sorte de soirée puzzle, sauf que c’est à nous de décider à quoi ça va ressembler à la fin. On en prend un, tiens, regarde celui-là, tu as vu les stries bleues? Tout le monde commente et s’extasie. Ça me surprend toujours, ce plaisir des autres à prendre part à ce moment : sur la plage, je suis toujours toute seule à les chercher, à part de temps en temps quelques enfants ou un touriste. Là non, les autres aussi sont de la partie. C’est mieux.
En triant, on prend un dernier verre de vin ou le café, on papote, la lumière baisse… Et puis au bout d’un certain temps, tout a trouvé sa place alors on refait un grand tas et on range. C’est toujours un moment dont il ne reste rien. Sauf la dernière fois : quelques photos. Juste pour voir.









