Un dernier rendez-vous

Je n’éprouve aucune peine. C’était il y a plus de deux mois et aucun chagrin n’est venu. Je compte les jours dans l’espoir qu’il arrive, mais non : je me sens dans mon cœur comme s’il ne s’était rien passé. On dirait que je n’ai conservé en moi que ce soulagement qui survient lorsque quelque chose qui fait mal cesse de battre à nos tempes. Oui, c’est vrai, le soulagement est toujours bien présent. Je ne savais pas qu’on pouvait se surprendre à attendre son chagrin. Et même à l’espérer. Tu sais, j’aimerais bien te dire au revoir correctement. On dirait qu’une pudeur m’en empêche. Ou alors quelque chose d’autre, mais quoi? Tu crois qu’on ne s’aimait pas assez, nous deux?

Quand j’y pense, c’est peut-être vrai. On s’est grappillé, toi et moi, toute notre vie. Il y avait trop de gens autour à aimer, on n’a pas pris le temps vraiment, pour nous.

Jusqu’à la fin, on a grappillé l’un à l’autre des petits morceaux d’amour, c’est tout. Mais tu te souviens comme c’était bien cette lueur de complicité toute nouvelle entre nous, l’an dernier? On était tout surpris, l’un et l’autre. Et heureux. Bien sûr, on n’en a pas parlé, mais ça se voyait qu’on était heureux. Toute cette richesse inattendue, ces horizons de choses à se dire qu’on découvrait soudain, quelle joie c’était. On se doutait bien qu’on n’aurait pas le temps de les explorer, pourtant c’était bien. C’était même encore meilleur, d’une certaine façon, tu ne crois pas? Mais peut-être n’est-ce pas suffisant pour les larmes. Il nous aurait fallu quoi, une, deux années de plus… Je ne sais pas.

J’aurais voulu que tu saches, pour ma traversée en bateau, dans quelques mois. Que tu soies fier, envieux aussi un peu. Et encore fier. J’aurais aimé que tu puisses dire à tes amis du port que ta petite fille part voir à quoi ça ressemble, le cœur d’un océan. Avec l’air de leur dire que les nœuds de chaise, les engueulades avaient porté leurs fruits. Les coups de pieds au cul, y’a que ça de vrai. Mais je n’ai pas osé te le dire, la dernière fois, à l’hôpital. Ça t’aurait causé du souci. En somme, c’était déjà trop tard. Quelquefois, on se rate de peu, c’est comme ça.

Tu sais, je compte les jours, pour la première sortie en mer. Depuis Paris, je me surprends à vérifier l’horaire de l’ouverture des portes, au port, même si c’est un peu ridicule. Tu as planté des foutues graines dans le cœur de tes enfants, je vais te dire. Pour ça, t’as pas raté ton coup. La prochaine grande marée a lieu le mois prochain. S’il fait beau ce jour là, je serai en mer sur ton bateau, un peu avec toi, un peu pour toi. Et on ira pêcher des praires, il paraît qu’il y en a cette année.

Ah, je viens de sentir quelque chose. Un picotement infime au fond de l’estomac. Quelque chose qui est là, qui a l’air d’attendre son heure. Tu sais quoi, ce 9 avril, nous avons peut-être bien rendez-vous toi et moi. Je suis sûre qu’on aura plus de choses à se dire qu’on ne croit.

Un arbre à la fenêtre

J’ai pris cette photo dimanche matin, rue de la Butte aux cailles. Je devais être mal réveillée car il m’a fallu un petit moment avant de réaliser que l’arbre, à la fenêtre, n’était que le reflet de celui qui se trouvait à côté de moi, sur le trottoir d’en face. Mais en fait, c’était bien comme ça : pendant quelques secondes, j’ai entrevu un drôle de monde où chacun accorderait toute une pièce de sa maison à un arbre.

Chaque foyer aurait le sien. On dînerait sous son feuillage en été et on y accrocherait une balançoire pour rêvasser des heures entières. À Noël, c’est lui que l’on décorerait pour préparer la fête et en automne, on pourrait faire l’amour sur un tapis de feuille mortes, sans s’inquiéter des araignées. Quand il serait mal taillé, on ne pourrait plus fermer les portes, ni les fenêtres et les chats adoreraient y installer leur perchoir. Des oiseaux viendraient nous rendre visite de temps en temps et le dimanche matin, on installerait des couvertures autour du tronc pour faire des petits-déjeuner pique nique en pyjama tout en regardant un bon film. On lui accrocherait des guirlandes lumineuses pour faire comme si on vivait à ciel ouvert et de temps en temps, les soirs de pleine lune, on s’inventerait des sabbats pour le plaisir de danser nues sous les étoiles. Quelquefois aussi, on aimerait s’installer contre lui pour se plonger dans un bon livre…

Bref, on verrait moins souvent la lumière du jour, mais ça ferait quand même pas mal de soleil dans la vie.

Et toi ? Où c’est, chez toi ?

Nous étions dans la voiture, sur la plage arrière. Il s’était pelotonné spontanément dans mes bras, comme si on se connaissait depuis toujours. Avoir sept ans rend tout plus simple. Nous roulions depuis un moment quand soudain, alors que je le croyais endormi, il me demanda : « Et toi? Où c’est, chez toi, Lisa? »

Il y a, face à un enfant, cette exigence de vérité qui vous force à jeter un regard neuf sur des questions apparemment évidentes. Et en reformulant intérieurement sa question, je constatais combien j’étais en peine de fournir une réponse à la fois honnête et intelligible à un garçon de son âge.

Ma vie amoureuse était, à cette époque, plongée dans un chaos indescriptible : chez moi, c’était officiellement mon appartement. Mon adresse postale, en fait, puisque je n’y avais pas mis les pieds depuis des semaines et que je n’avais l’intention d’y retourner que pour faire mes valises. Ce chez moi là s’annonçait si pauvre et dénué de joie que je ne pouvais me résoudre à répondre en allant au plus simple.

Autrefois, chez moi ça avait été Lui. Cet homme avec qui j’avais tout partagé. Où que nous nous trouvions, s’il était là, j’étais chez moi. Mais tout cela, à présent, n’avait plus aucun sens…

Je repensais alors à ce petit morceau de plage que je connais depuis toujours. Là bas aussi j’étais chez moi, même si j’ignore encore au moment où j’écris ces lignes ce que cela signifie vraiment. Disons que si mon fil d’Ariane avait été noué en un point donné sur la terre, il serait probablement attaché quelque part à cette plage. S’il m’arrivait de devoir « retrouver mon chemin », c’est vers elle que je dirigerais mes pas. Mais ce chez moi là n’était pas une maison. Pas même un abri. À peine un repère. Pouvait-on expliquer à un petit garçon que c’est sur une plage que l’on se sent chez soi ?

Plus je cherchais quelle réponse lui fournir, plus je me perdais. Les interrogations des enfants vous entrainent décidément bien plus loin que n’importe quelle question d’adulte.

Comme je restais silencieuse, il tendit son regard vers moi pour me signifier qu’il attendait ma réponse. Prise de court, j’optais, un peu honteuse, pour la stratégie de repli classique : je lui retournais sa question.

À son tour, il prit son temps : pour lui non plus, ce n’était pas si simple. Chez lui, était-ce chez son père, chez sa mère ? Était-ce circonscrit au domaine de sa chambre ? L’école, était-elle un chez soi recevable ? Ou alors, comme moi, peut-être se demandait-il si son chez moi n’était pas dissimulé quelque part sur une plage. Je l’ignore.

Après quelques instants, il ferma de nouveau les yeux. Il cala sa tête là où mon épaule forme naturellement un creux, se saisit de mon bras pour le refermer sur lui un peu à la façon d’une couverture, et dans ce qui ressemblait à un demi sommeil, me répondit tout simplement : « chez moi, c’est maintenant ».

***

Note : Ce texte a été écrit dans le cadre du défi « Dix mots » qui est une initiative du Ministère de la Culture et de la Communication pour la semaine de la francophonie. On m’a demandé de plancher chaque semaine sur un mot. Aujourd’hui, le mot « chez ». Vous pourrez retrouver l’ensemble de mes contributions ici, sur Cachemire & Soie, et les textes de tous les participants au défi (dix blogs en tout), sur le blog collaboratif mis en place à cette occasion.