Menthe Coco

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Je ne sais plus si j’ai précisé à quel point je m’étais régalée pendant ce séjour. Il se trouve que le cuisinier attitré au voyage n’avait pu, pour une raison quelconque, être des nôtres. Ainsi, c’est le skipper lui-même qui s’est chargé de nos repas à bord. J’ignore donc ce que nous aurions mangé si le chef avait été présent, mais j’ai adoré la cuisine toute simple que nous préparais Jerry : currys, poissons grillés tous frais pêchés, légumes cuits de mille façons et ananas frais en dessert, les meilleurs que j’aie jamais mangé.

Pourtant, je n’ai pas vraiment cherché à enrichir mon carnet de recettes, glanant seulement les informations distraitement, persuadée que je n’aurais pas de difficulté à me les rappeler. Grossière erreur. Je n’ai donc rien à vous offrir, de ce côté-là, à une toute petite exception près : cette sauce (je ne sais même pas comment on appelle ça, en fait) qu’on nous servait pour accompagner à peu près n’importe quoi, du riz, un ragoût de légume, du poulet grillé… et qui me fait encore saliver chaque fois que j’y pense.

C’est assez simple à réaliser, il suffit de piler ensemble de la noix de coco fraîche, un bouquet de menthe, quelques feuilles de coriandre, une cuillère d’huile d’olive et corriger l’assaisonnement avec sel et piment. Vous devez obtenir une consistance qui pourrait s’apparenter à un beurre granuleux (je sais, on ne voit pas bien sur la photo). Jerry a insisté sur le fait qu’il fallait piler, bien à la main et tout, mais je ferais tout de même un essai avec un mixer si j’étais vous (on trouve ces sauces en conserve dans les supermarchés mauriciens, je doute que tout cela ait été pilé à la main, hein).

Sinon, j’ai goûté plein de bonnes choses que vous pourrez trouver dans n’importe quel supermarché, là bas. Si vous projetez un petit tour à Maurice, vous trouverez peut-être votre bonheur parmi ces quelques idées.

Le thé produit sur l’île est délicieux, de même que le sel. Vous trouverez aussi des pâtes de fruit démentes aux fruits de la passion, à la mangue ou au gingembre (toutes trois testées et approuvées). Vous ne risquez pas de vous tromper : elles sont toutes de la même marque, vendues dans des boites en plastique réutilisables dans tous les supermarchés. Du sucre Muscovado, bien entendu, vendu à différents degrés de raffinement (le plus foncé a un goût qui rappelle celui de la réglisse). Les grands sacs de riz, aussi, sont sublimes avec leur imprimés multicolores et je regrette de n’avoir pu en rapporter. De la vanille toute fraîche, importée de pas très loin (Madagascar, évidemment).

Et enfin cette chose terrible et merveilleuse que l’on trouve sur le marché : les Crammy’s Moolkoo, sorte de beignets croquants à base de farine de tapioca et de je ne sais pas trop quoi d’autre (Bessan, c’était écrit sur le sachet) qu’on grignote à l’apéritif. Très gras et merveilleux. Oh, et aussi des chips de banane plantain (mais il me semble qu’on peut en trouver facilement en France). Bien entendu, vous trouverez aussi tout cela à l’aéroport, le jour du départ, mais cette fois au prix de l’or.

Voilà pour ce nano-tour gastronomique, les amis. J’ai encore deux trois petites choses à vous raconter, mais ce sera pour la semaine prochaine. Et après : retour à la vraie vie, eh oui. Bon week-end tout le monde!

De l’autre côté du Paradis

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Elle est étrange, ne trouvez-vous pas, cette idée que l’on se fait souvent des contours physiques du Paradis? Demandez à n’importe qui dans la rue de décrire la première image qui lui vient et vous obtiendrez sans doute les mots clef « plage », « sable fin », cocotiers », « eau bleue ». C’est à peu près la description que j’aurais pu faire également, mais je me demande pour quelle raison, au juste. Pourquoi tout cela évoque une idée de plénitude si totale qu’on l’associe à la perfection sur terre? Toujours est-il qu’en arrivant à Maurice, j’étais impatiente de les voir enfin, ces fameuses images terrestres de l’Éden, hâte de tester les effets qu’elles auraient sur moi. Ici, à Maurice, elles portent les noms de l’île Plate ou de l’îlot Bénitier, deux petites îles désertes sur lesquelles les mauriciens eux-mêmes ne sont autorisés à pénétrer qu’à certaines conditions.

Soyons clairs : il n’y a pas à tortiller, le Paradis, c’est vraiment très très beau. Vraiment. Les premières secondes sur l’île, juste avant de poser le pied à terre, sont éblouissantes. Tout est là, comme dans les rêves, rigoureusement à la bonne place, dans les bonnes teintes et à la température idéale.

C’est vraiment beau, donc. Mais… finalement pas tellement plus que toutes ces publicités dont on est abreuvés depuis l’enfance. Je suis sûre que si on s’amusait à établir des statistiques, le français moyen a vu en photo davantage de plages de sable fin et de cocotiers que de champs de luzerne, au cours de sa vie. Ainsi, alors que j’aurais dû songer immédiatement à Robinson Crusoë, l’un de mes livres favoris, je pensais aux publicités du métro parisien. Au lieu de me trouver dans un roman, j’avais la sensation d’avoir plongé dans une publicité et n’étais plus certaine que la couleur de l’eau ne venait pas, comme moi, d’un filtre Photoshop pas vraiment maîtrisé.

Ce décor-là, à travers lequel on se promène en silence parce qu’il n’y a vraiment rien à faire d’autre, on le connaît déjà, en fait. Je veux dire : le fait de s’y trouver ne change pas grand chose à l’affaire. On se balade au bord de l’eau, on prend un bain en s’extasiant sur la température de l’océan, sur les reflets turquoise à la surface… mais il y a quelque chose d’angoissant à reproduire ces gestes, si bien copiés sur ceux des mannequins spécialistes de la posture bonheur qu’on voit sur les grands quatre par trois des stations parisiennes. Et sans le secours de mon appareil photo, je me demande encore comment j’aurais pu occuper les trois heures d’escale, sur ces petits bouts de Paradis.

Le plus étrange dans tout cela : je découvre aujourd’hui que j’ai plus de plaisir à regarder ces photographies que je n’en ai eu au moment où je les prenais. Le Paradis, sans doute, est retourné à son monde de papier et c’est très bien comme ça. Je commence à comprendre que ces lieux sont moins fait pour vivre une expérience que pour se fabriquer de beaux souvenirs. Pourquoi pas, après tout.

Contre toute attente, j’ai préféré de beaucoup ce qui se trouvait de l’autre côté du Paradis sur l’Île Maurice : les plages publiques qui semblent décevoir si souvent les touristes. Toutes petites, jamais très nettes, mais pleines de vie, elles ont un petit goût de « comme à la maison », on s’y sent chez soi, accueilli par quelque chose de familier.

Les mauriciens viennent s’y délasser sous des auvents de fortune fabriqués avec un paréo et les branches des arbres alentours. La musique retentit toujours de quelque part : une guitare, un transistor, la sono de l’hôtel d’à côté… On trouve des restes des noix de coco, une odeur de barbecue mal éteint, les sirènes musicales des vendeurs de glaces qui sillonnent la côte dans leur van multicolore, les jeux des enfants à la tombée du jour qu’accompagnent les babillages tranquilles des mères de famille qui surveillent d’un œil faussement distrait la baignade, les allers et venues des bateaux de pêcheurs. Du Paradis, on espère repartir bien vite. On le savait déjà, en fait : ça n’est pas tellement fait pour l’humanité, le Paradis. Alors que ce fouillis indolent des plages publiques, lui oui, il vous fait réellement pousser l’envie de s’installer la-bas pour toujours.

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Forever dolphin love

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Une séance de plongée avec des dauphins. C’était programmé noir sur blanc, sur le plan de voyage annoncé par l’agence. Mais le jour de l’embarquement à bord du Chaka, au moment où je commençais à faire part de mon enthousiasme sur le sujet, la personne chargée d’accueillir les passagers s’est empressée de nous refroidir sur les conditions de ces séances de natation.

Les dauphins viennent en nombre chercher le repos, à l’abri des prédateurs, dans la baie de Tamarin. Assurés de cette abondance, des nuées de bateaux chargés de plongeurs se précipitent chaque jour, pourchassant les groupes de leurs assiduités et ne laissant finalement aux mammifères que peu d’occasions de se reposer. Il n’en a, évidemment, pas fallu davantage pour me convaincre de renoncer à cette idée d’aller grossir le lot des importuns.

Mais nous avons eu une chance inouïe. Au large des côtes, la veille de cette fameuse escale dans la baie du Morne où viennent jouer des dauphins, nous avons croisé ce groupe – d’une espèce différente de ceux qu’on peut voir habituellement dans la baie – qui se sont longuement amusés à suivre, puis dépasser le bateau. On les appelle les dauphins Choux-Fleur.

Nous les regardions, déjà émerveillés par le simple plaisir de pouvoir les contempler quand la voix chaleureuse de Jerry, notre skipper, a chantonné une phrase inattendue. La profondeur de l’eau affichait, pour indiquer sa profondeur, des reflets de bleu qui tiraient largement sur le noir, et nous étions au large ; assez en tout cas pour que mes sonnettes d’alarme de nageuse honnête et habituée à l’eau retentissent sous mon crâne. Je crois encore l’entendre, cette petite phrase : « Bon alors, qui veut plonger? »

Le connexions de mon cerveau n’ont jamais été plus rapides : je n’ai pas réfléchi une seconde. Alors que mes compagnons de voyage se montraient tout à coup circonspects à l’idée d’aller nager parmi ces grands animaux, j’étais déjà dans l’eau, le cœur affichant des pics d’affolement délirants, l’esprit plongé dans un état de parfaite confusion mentale.

Pour rejoindre les dauphins (parce qu’il faut aller les rejoindre ces bestiaux, ne croyez pas que c’est si simple cette histoire), j’ai dû boire la tasse une bonne demi douzaine de fois, d’impatience et de fébrilité, oubliant complètement cette information de base : pour que le tuba vous permette de respirer, encore faut-il penser à le maintenir hors de l’eau.

À la réflexion, je me demande si ce sont pas eux, les dauphins, qui viennent trouver ici une bonne occasion de se divertir devant les animaux bizarres que nous devons représenter pour eux. Côté dauphins, le spectacle n’était pas triste : je suffoquais et toussais en même temps, pleurais plus ou moins d’émotion dans mon masque, battais des palmes de façon désordonnée et souriais à m’en décrocher la mâchoire, dents serrés à faire mal autour de mon tuba plein de flotte.

Mais mon Dieu que ces minutes-là ont été belles.

Le capitaine lui-même qui en a vu, pourtant, des touristes complètement hébétés devant ce spectacle, a paru gagné par mon enthousiasme en manœuvrant le bateau avec toute la dextérité possible afin d’amuser les dauphins pour qu’ils restent avec nous le plus longtemps possible. Mais ma petite victoire sera sans aucun doute d’avoir contaminé les autres passagers, qui se sont finalement jetés à l’eau peu de temps après moi.

Cet après-midi là, nous avons communiqué dans un anglais qui n’avait aucun sens et dans lequel nous nous sommes parfaitement compris. Souvent d’ailleurs, on ne parlait pas, sauf les yeux des uns et des autres qui, quand ils se croisaient, se contentaient de répéter à l’infini : « c’était bien, hein. C’était tellement bien. Rahhh, oui alors, qu’est-ce que c’était bien… »

Tout de même, c’est un peu étrange cette histoire d’être heureux comme c’est pas permis, simplement pour avoir passé quelques minutes avec ces grands mammifères, non? En tout cas, j’ai passé le reste de la journée à me demander d’où il pouvait bien sortir, tout ce bonheur-là qui s’échappait de nous quatre.

Est-ce que c’était pour les mêmes raisons, ou bien avions-nous chacune les nôtres, qui obéissent à de petits ressorts intimes qu’on serait bien incapable d’identifier? Est-ce la satisfaction toute simple d’avoir dominé cette crainte qui existe forcément, à un degré ou à un autre, au moment d’aller au-devant de ces grands animaux souriants certes, mais tellement plus puissants que nous? Ou alors de s’être montré confiants face à plus fort que nous, simplement confiants avec tout ce que cela exige d’abandon de soi?

Ou peut-être que ça réveillait seulement de vieux rêves de l’enfance. Je mentirais si je disais que je n’ai pas pensé un seul instant au regard fanatique et merveilleux de Jean-Marc Barr dans le Grand Bleu, LE film culte de mes dix ans. Et à mon amie L., évidemment, qui est océanologue aujourd’hui et avec laquelle nous rêvions de longues heures à toute sorte d’aventures aquatiques, les yeux ouverts sur le plafond de sa chambre.

Ce dont je suis sûre, en tout cas, c’est que cette fille, là, sur la photo, qui attrape à la hâte un masque et un tuba sans même s’apercevoir que ce ne sont pas les siens et qui, dans quelques secondes, aura regardé des dauphins dans les yeux pour la première fois de sa vie, cette fille-là aura un petit quelque chose de changé, après. Même si elle n’a toujours pas bien compris quoi.

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Note : Le titre de ce billet, Forever Dolphin Love est emprunté à celui du superbe album de Connan Mockasin, et à la chanson qui porte le même nom.