
Il ne doivent plus s’embrasser, c’est ce qui est convenu entre eux, précaution évidente de toute séparation qui se respecte. Ce serait possible, pourtant, elle serait certainement d’accord : au fond de l’estomac, ce gouffre qui s’est installé depuis qu’il ne peut plus la tenir dans ses bras, cette faim des gestes tendres, elle le partage forcément. Il suffirait de se tenir en embuscade, attentif à ce moment où le manque vire au vertige, et l’embrasser. Ce serait simple. Bien sûr, cela ne résoudrait rien, mais un baiser, c’est toujours un baiser. C’est toujours ça de pris ; qui sait quand d’autres lèvres éveilleront en lui à nouveau cette envie, ce baiser bien particulier qu’il voudrait lui donner ou lui prendre?
Il songe à la suivante. Cette femme qu’il ne connaît pas encore et qui viendra, elle aussi, se lover dans ses bras. Ce ne sera pas pareil, forcément. Il n’y aura pas cet emboîtement idéal, cette connaissance de l’autre. Pas tout de suite, en tout cas. Avec cette autre, il faudra tout reprendre à zéro : se découvrir, s’apprendre, se mettre au diapason, s’adapter. Cette seule idée le décourage.
Il songe qu’on s’impose de ces choses stupides. Quinze ans d’embrassades et tout à coup, sur simple décision – comme pour marquer le coup – plus rien. En attendant le jour où, baux signés, cartons emballés, ils se sépareront pour de bon, ils se tiennent côte à côte sur le canapé, choisissent un film, commandent des sushis en faisant le récit de leur journée… On dirait que rien n’a changé en dehors de ces trente centimètres à peu près qui les séparent, là où il n’y a pas six mois ils se seraient tenus l’un contre l’autre. Il voit son visage d’un peu plus loin, c’est la seule différence.
Tout serait tellement plus simple s’ils se sentaient fâchés, déçus, trahis. La colère, à sa façon, donne un sacré courage. Mais ça ne fait pas partie de leur histoire, la colère. Pas plus que l’amertume ou la rancœur. Eux, ce sont des tendres, des attentifs, des pleins d’amour. Un angélisme qui sonne bien sur le papier, sauf que finalement ça n’aide pas.
Du coin de l’œil, voilà bien cinq minutes qu’il la regarde. Elle est vraiment jolie. Ou peut-être pas tant que ça, en fait. À la réflexion, il n’est plus très sûr de savoir, il n’a plus le recul pour cela. Depuis tellement d’années, elle est sa moité, son bon profil, sa pièce manquante, sa sœur, son pote, sa famille, son point de chute. C’est probablement au milieu de ce grand fatras-là que s’est perdu l’amour. Mais dans des moments comme celui-ci, ce qui manque à leur vie devient affreusement nébuleux. Pourquoi s’infligent-ils tout cela, au fait? Pourquoi l’abandonnent-ils, cette vie rêvée qu’ils bazardent comme d’un revers de main? On dirait qu’ils ne font que chasser une mouche importune. Toute leur vie comme une mouche qu’on éloigne… C’est de la folie.
Dans une heure, deux peut-être, il aura retrouvé le fil d’Ariane qui forme, au bout, le mot « séparation », c’est évident. Il est soumis à ça depuis des mois : un geste, un mot, une attitude et dans le flou, tout s’emboîte à nouveau, retrouve un sens, une direction. Mais là, dans le confort de ce silence familier et le bruit des baguettes chinoises, il ne comprend plus grand chose à l’histoire. Et puis on s’en fout de l’histoire, il voudrait seulement lui donner ce baiser, sentir le poids de sa petite épaule au creux de son épaule. C’est tout.
Pour un instant, il voudrait qu’on lui rende sa vie.
Alors il hésite. Il suffirait de se pencher. Elle serait d’accord. Sans toute même qu’elle lui serait reconnaissante. Si ça se trouve, elle ne s’en rendrait même pas vraiment compte. Mais il sait bien, au fond, ce qui arrête son geste : ce baiser-là qu’il lui prendrait comme on attrape le sel sur la table au dîner sans demander la permission, ce baiser-là pourrait aussi bien devenir le dernier. Ce méchant point final. L’embrasser avec ce poids immense que charrient forcément les dernières fois de toute chose, il n’en est tout simplement pas question. De toute manière, ça gâcherait tout.
Lui, ce qu’il voulait, c’est un baiser qui ne compte pas, qu’on fait sans réfléchir. Même un qu’on fait simplement par habitude ; qu’on donne sans y penser parce qu’il en reste une infinité en réserve.
C’était sans doute un de ceux-là, la dernière fois, il ne s’en rappelle pas. Sa mémoire le tient tout exprès bien caché dans le flot des milliers de baisers échangés. Aucun signe distinctif. Oui, mieux vaut s’en tenir à ça : à un dernier baiser dont on ne se souvient pas.

En ce moment, c’est là, dans ces affiches typographiques, que je trouve le plus clair de ce qui m’inspire. Ces compositions qui jouent avec les mots, les mettent en scène de toutes les façons imaginables, un peu à la façon d’un cadavre exquis (« tiens, voilà une couleur, un mot, une police de caractère… dis-moi ce que ça t’inspire ») m’enchantent, littéralement. J’aime l’agencement des mots, la concordances de couleurs… il me semble quelquefois que l’on comprend le sens d’une phrase simplement grâce à la manière dont celle-ci a été mise en scène.
En voici quelques unes. J’imagine bien un mur entier de ces pensées pleines de sagesse, d’humour, ou bien de dérision, organisées par couleur dans mon futur appartement…






Crédit : Sometimes the dreams that come true are the dreams you never event new you had – Have a nice day – The personn you love is 72,8% water – You never cross the ocean unless you have the courage to lose sight of the shore – Life is like riding a bicycle ; in order to keep your balance you must keep moving – You can’t buy happiness but you can buy ice cream. And that’s kind of the same thing – Don’t let the sunshine spoil your rain.

Nous sommes le 31 aout. Je reviens de la plage. Pause café de quelques minutes au milieu du travail. C’était bien : j’ai toujours l’impression que ça me suffit, la mer, pour le bonheur. Lorsque je la regarde, il y a chaque fois cette jouissance parfaite de l’instant. Je rentre à Paris tout à l’heure. Cette fois-ci, je ne sais pas quand je la reverrai. Bientôt, sans doute.
Bientôt. Mais rien ne sera plus pareil. Je rentre à Paris et tout va changer. Ces derniers mois n’ont été qu’une suite sans fin de premières et de dernières fois, et ce n’est que le début : je poserai ma valise tout à l’heure dans un appartement qui n’est déjà plus le mien pour en refaire une autre. Sans doute, je commencerai aussi à remplir quelques cartons parce qu’il faut bien se décider un jour, même s’il n’y a pas d’urgence. C’est étrange comme je suis tiraillée entre deux opposés : tout garder, tout jeter – puisqu’il faut tout recommencer, autant y aller franchement. On verra bien tout à l’heure comment on s’organise.
Je sais que nous sommes courageux, ça ira. Ce que l’on a construit en quatorze ans de vie commune tient tout entier dans ce grand entrepôt des belles choses que l’on garde en mémoire. Les meubles, les photos, la vaisselle… tout ça n’est qu’un décor. Ça ne compte pas vraiment.
Demain, je pars avec ma valise, quelques meubles et mes livres, une poignée de souvenirs et pas grand chose en poche pour une nouvelle vie qui me galvanise et me fait peur à parts égales. Une nouvelle vie à moi toute seule, dans un mouchoir de poche joli comme tout, quelque part dans Paris.
Demain, on efface tout et on recommence. Mais demain c’est demain. Pour l’instant, encore quelques minutes, c’est la mer, la Normandie, ce chez moi qui ne bouge pas. Mon axe.
Et tant qu’il y aura ce petit chemin au bout de ma fenêtre qui mène à la plage, tant que les fleurs défraichies de ma chambre seront là pour m’attendre et qu’un maillot de bain sèchera au soleil à la crémone des volets verts, tant que derrière la maison, les balles de tennis rebondiront sur le court dans un bruit élastique… tant que tout cela existe, j’ai cette paix en moi, cette confiance.
Et même. Si tout cela disparaissait, la fenêtre, la chambre, le bruit des balles sur le court de tennis. Il y a ce sentier bordé d’herbes en bataille qui conduit à la mer. Je n’ai besoin que de savoir que c’est ici, au fond, que se terminent toujours toutes mes routes, pour me sentir capable d’entreprendre le drôle de voyage qui commencera tout à l’heure, lorsque Gare Vaugirard, le cœur serré mais prêt à en découdre avec tout l’enthousiasme dont je sais faire preuve, je descendrai du train sur le bitume du quai numéro vingt cinq.





