Dans la vie, il me semble qu’on est, au choix, de l’espèce de ceux qui jettent ou bien de celle qui accumule. En tout cas, si l’on interroge quelqu’un sur ce sujet, on peut être certain que la réponse fusera, tranchante, sans appel : « Ah ça, moi je jette! » ou bien « Je suis une vraie fourmi, je garde tout, du ticket de cinéma de Titanic à cette paire de chaussures atroce que je n’ai jamais aimée ni portée et dont personne ne veut. Mais on ne sait jamais ».
Je crois, en réalité, qu’on peut être alternativement de l’une puis de l’autre espèce. Par exemple, je suis plutôt de ceux qui accumulent, accumulent, accumulent. Pourtant, chaque année, vient un moment où prise d’une incontrôlable envie de faire le vide, il ne me faut que quelques jours pour me séparer de la moitié de mes biens. Faire place nette procure une sensation d’extase dont la puissance me surprend toujours. Tant et si bien que je me demande dans quelle mesure je n’accumule pas pour le simple plaisir d’avoir à me délester plus tard.
Jusqu’à présent, un seul espace de la maison échappe à cette habitude : la bibliothèque. Je suis rigoureusement incapable de me séparer d’un livre. Quel qu’il soit.
Ainsi, je conserve depuis des temps antédiluviens plusieurs ouvrages périmés sur le HTML, un certain nombre de versions latines, des livres de cuisine jamais ouvert et je crois même avoir entraperçu des fascicules de révision pour le bac. Je me suis souvent demandé d’où provient cet étrange attachement qu’on porte à ses livres, même à ceux qu’on n’a pas aimé, qu’on n’a jamais lu ou ne lira jamais. Cette idée de sacré. Pourtant Dieu sait quelles bêtises, quelles incorrections, quels néants ils abritent parfois.
Aujourd’hui, ma pauvre bibliothèque déborde. Je crois même qu’elle menace de s’effondrer à grand fracas, ne serait-ce que pour me faire comprendre l’absurdité de la situation. Pendant ce temps, les livres, dont le nombre ne cesse de croître, s’accumulent désormais ailleurs, par piles ou par tas, partout où ils trouvent de la place : sur la cheminée, au pied du lit, sous le bureau, sur le bureau… Comme autant de moutons de poussière agglutinés là où on ne peut jamais les déloger.
C’est étrange, cette sensation un peu déplaisante, quelquefois, d’être colonisée par mes livres.
Ca faisait des jours que j’y pensais. Je voulais moi aussi, ma bibliothèque en couleurs. Et puis à la voir en permanence, comme ça, sous mes yeux, ma bibliothèque, j’y pensais tout le temps. J’y pensais tellement qu’à un moment donné, ça m’empêchais même de me concentrer. Alors jeudi, sur le coup de 17 heures, j’ai interrompu ce que j’étais en train de faire et j’ai rangé mes livres par couleur avec la même fébrilité que lorsqu’on se rend chez le dentiste soigner une dent cassée.
Mais alors ce que je peux vous dire, c’est que ça change vos perspectives livresques, cette histoire. Certains bouquins jusque là oubliés, ont retrouvé un intérêt soudain, comme cet ouvrage de version Latine qui coulait des jours tristes au fond de la bibliothèque depuis de longues années et qui a retrouvé un nouveau souffle grâce au superbe bleu céruléen dont est couvert sa tranche : il assure désormais la jonction entre le ciel à peine grisé de « histoire chrétienne de la littérature » et le turquoise de « vous êtes tous créatifs » (un livre de développement personnel offert par ma maman que je n’assumais pas du tout jusqu’à présent et qui gisait tranche cachée au fond d’un vieux casier, mais dont la teinte parfaite l’a réhabilité d’emblée). Read more »






