Mon capitaine
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Ce n’est pas tant la destination qui m’a poussé à valider ma commande auprès de l’agence de voyage, que la nature même du séjour : une semaine complète sur un bateau avec la quasi certitude qu’il ferait beau temps.
La vie sur un voilier est pleine de particularités : le confort y est plutôt sommaire (même si, dans le cas du catamaran dans lequel nous avons vécu pendant une semaine, il était porté au maximum); l’espace réduit et la promiscuité induisent une façon différente de vivre ensemble ; il faut économiser l’eau au maximum et se contenter de toilettes de chat, penser aux provisions, accepter la dépendance au vent et à la météo…
Une grande partie de la vie à bord tourne autour de la navigation proprement dite : le vent est un sujet de discussion à part entière et la nature des poissons qu’on peut pêcher ici plutôt que là a quelquefois son importance dans le choix de la route. Si l’on compte dessus en tout cas pour se faire à dîner. Ainsi, chaque traversée, si courte soit-elle, est une petite aventure en soi. J’aime ce rythme plein de lenteur et d’incertitudes.
Et pourtant, quelle que soit la taille du bateau, vous aurez toujours assez de place pour la contemplation, les pensées ou la rêverie : pour une fois, on peut s’isoler dans sa tête sans que personne n’en prenne ombrage. Le temps, sur le pont, s’écoule à son rythme, avec une lenteur qu’on ne peut éprouver ailleurs, émaillée de pics d’activité où chacun doit pouvoir réagir à la seconde où on le sollicite, ce qui vous maintient dans un drôle d’état d’esprit qui m’évoque un peu les sommeils de chats, d’apparence si profonds, mais qui se brisent nets à la moindre alerte.
Ici, c’était un peu différent puisque nous n’étions là que pour être dorlotés, et c’est quelque chose qui m’a beaucoup manqué, en fait, de ne pas participer à la vie de l’équipage, même si j’ai pu profiter d’autant plus pleinement des longues siestes au soleil sur le pont, pendant les traversées. En même temps, cette place d’observatrice forcée m’a donné beaucoup à voir, moi qui n’étais jamais montée plus que quelques minutes sur une embarcation de cette taille : certaines choses me ravissaient comme les mécanismes spéciaux pour hisser ou affaler les voiles, les winches automatiques qui vous préservent du moindre effort. Et j’ai aimé m’apercevoir, au fond, que la taille du bateau n’est pas de si grande importance, un voilier reste un voilier : le vent, les voiles, la barre.
Je repense aussi à ces longues discussions avec le skipper, que j’ai bombardé de questions pendant tout le voyage, qui m’a raconté mille détails et appris plein de choses (le revêtement silicone pour faciliter les carénages, la façon de préparer un poulpe, les astuces pour faire venir le poisson ou l’intérêt des panneaux solaires).
J’ai aimé la cuisine, enfin. D’abord parce qu’on y est contraint à la simplicité et qu’au fond, c’est cette gastronomie que je préfère. Mais surtout, la cuisine, en bateau, a toujours ce goût un peu spécial des repas préparés avec des instruments aléatoires qui ne répondent jamais, comme nos plaques de cuisson domestiques, à ce qu’on attend d’elles : le riz un rien trop cuit, les bananes qui ne parviennent pas à flamber pour on ne sait quelle raison, la sauce qui ne veut pas réduire…
Je pourrais continuer longtemps, comme cela : parler de la sensation des draps sur la peau qui garde toujours un peu de sel, des cheveux qui ondulent comme nulle part ailleurs, à croire qu’ils se savent en vacances ; du clapotis de l’eau contre la coque qui berce les uns et indispose les autres et de cette impression, un peu d’être en colo ; du chant des haubans au mouillage ; de tous ces instants où il se passe un petit quelque chose, sur l’eau (des dauphins, une tortue, un poisson volant) et où l’attention de chacun se détourne soudain vers le même horizon. Il y aurait tant de choses, encore, à dire. Mais j’aurai, je le sens, plein d’autres occasions pour cela.
Plus que jamais, je l’ai senti pendant cette semaine : rien, comme la vie à bord, ne me donne aussi bien la sensation d’être en voyage.















Mes héros de la vraie vie, décidément, sont presque toujours des femmes. La semaine dernière, nous étions toutes les trois : ma mère, son amie L. et moi. L’activité la plus plaisante était de les regarder vivre.
Ces deux femmes se connaissent depuis si longtemps qu’on pourrait presque dire depuis toujours. Elles sont amies. Mais quand elles en parlent, on voit tout de suite que c’est bien plus que ça. D’ailleurs, si je leur pose la question, elles hésitent : « non, c’est ma sœur » disent-elles. Puis elles se ravisent, car ce n’est pas tout à fait cela non plus. Je devine aisément que c’est encore mieux. Comme si on avait rassemblé le meilleur de l’amitié et de la fraternité en une seule et même personne.
Ensemble, elles ont tout traversé. Et c’est peut-être pour ça qu’à elles deux elles ont tous les âges : je les vois tour à tour glousser comme des adolescentes et boire des verres en pleurant de rire sans que personne ne sache pourquoi, tout en se remémorant de très mauvais souvenirs. Elles partagent tout, leurs soucis de mères, leurs embarras de femmes et toutes ces peines jamais pansées qui finissent immanquablement par se pointer alors qu’on avait décidé d’en finir avec elles. Depuis ma chambre – ce sont elles qui me couchent, face à elles je ne fais pas le poids – je les entends se marrer en se brossant les dents. Elles papotent toutes les deux dans la salle de bains avant d’aller se coucher. Et le lendemain, elles se raconteront leurs bobos de la nuit ; au petit matin, le cheveu de travers entre la clope et le café. Sans aucune barrière, aussi franches que lorsqu’on se parle à soi même dans le blanc des yeux devant un miroir.
Solidaires quoi qu’il arrive, il y a entre elles cette sorte d’alliance farouche et gaie tout à la fois, d’une redoutable puissance. Elles ont la bonne humeur chevillée au corps, le rire toujours tout près des lèvres et s’amusent encore à leur âge à piétiner les fleurs, quand vient la nuit, dans le jardin des hommes qui n’étaient pas à la hauteur.
Elles sont ces femmes qui vous font dire que si c’est ça, la vie à soixante ans, à soixante dix, et sans doute même encore après… vous n’avez rien à craindre des quarante prochaines années.
C’est sûr, les rides s’accumuleront un jour sur mon visage et ce sera signe que le futur a drôlement rétréci. Mais si elles me mènent à cette fin de journée ensoleillée où j’apporterai à mon amie-soeur à moi, des roses de mon jardin pour passer quelques jours avec elle à rire et à parler, je crois que je les aime déjà, ces fissures sur ma peau dont je commence à voir la trace.
Note : Aucune allusion à l’actualité ne s’est malencontreusement glissée dans ce titre, Dominique est tout simplement le prénom de ma maman.



La fille sur le pont
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Il s’est écoulé presque deux ans entre ce billet et ces photos en bleu et indigo. Le bateau est le même, mais je m’étais bien trompée sur un point : il n’était pas encore venu, finalement, ce temps tellement redouté des regrets.
Tant de choses ont changé en deux ans. J’ai pris la barre et tenu le cap vers Chausey sans faire trop de bêtises, passé mon permis bateau, appris à endiguer la rouille sur les quilles et blanchir les boiseries sur le pont sous l’œil critique et avisé du chef du chantier naval. Je sais maintenant allumer la batterie, mettre le moteur au point mort, manipuler de l’acide sulfurique et aussi qu’il faut bien penser à retirer le lock avant un carénage. J’ai compris pour toujours la règle essentielle des douzièmes et que les conventions de priorité en mer n’était jamais vraiment suivies. Je me découvre une force physique et une endurance à l’effort que je n’imaginais pas. Sans doute qu’accumuler des connaissances donne des ailes.
Ce qui me reste à apprendre est colossal et j’occuperai encore pendant un long moment la place peu enviable du bonnet d’âne, dans la famille. Mais j’ai cessé de croire qu’apprendre à naviguer était un rêve inaccessible. Un jour, dans longtemps certainement – mais un jour – viendra où je serai parfaitement autonome à bord.
Il est très mystérieux, ce moment dont on n’a pas vraiment conscience, où l’on engage le premier petit pas qui change tout. J’ai beau fouiller dans ma mémoire, impossible de me le rappeler, cet instant décisif où j’ai décidé qu’après tout pourquoi pas.
Ce dont je me rappellerai toute ma vie, par contre, c’est la lueur de fierté étonnée qui brillait discrètement dans le regard de mon grand-père au moment où il a déposé devant moi son manuel de navigation, lundi midi. À moi, le bonnet d’âne, la princesse qui ne savait que paresser à l’avant du bateau, moi la bonne cuisinière et le mauvais marin. On est toujours récompensé d’une façon qu’on n’attend pas.
Dieu sait pourtant que je suis une rêveuse. Mais la vie passe et m’apprend l’air de rien combien elle est capable, souvent, de surpasser nos rêves.

















