Tout était là…
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Il y a des choses toutes simples dont on peut rêver vingt ans avant qu’elles se produisent enfin.
Contempler sans dépit son reflet dans un miroir. Recevoir un vrai baiser d’amour. Retrouver au fond de sa mémoire un souvenir perdu. Entendre par hasard ces quelques mots qui déroutent à jamais le cours d’une vie. Se reposer vraiment…
Elles arrivent toujours par le plus grand des hasards, sans qu’on les ai vues venir. Comme si, pour se produire, elles avaient attendu de nous avoir ôté jusqu’au plus petit grain d’espoir. Comme s’il fallait qu’on les remise jusqu’à l’oubli pour leur permettre d’apparaître.
Samedi dernier, j’ai appris à pêcher à la canne à pêche sur le pont d’un bateau. À reconnaître les crevasses dans lesquelles se terrent les homards, à les en déloger sans les blesser. À lover correctement une écoute. Rien qui soit propre à modifier le cours d’une vie. Pourtant, ces petits riens, j’ai passé vingt ans à les désirer de toute mon âme. Douloureusement. Comme si sans cela, il me manquerait toujours quelque chose.
Et tout à coup, ils ont surgi, ces riens du tout que j’avais demandé si fort, mais qui, vidés de leur espérance, avaient fini par s’enterrer d’eux-mêmes. Tout était là. La plage déserte, les mains fabuleuses de mon père qui me semblent toujours dotées d’une connaissance infinie de toute chose. Le silence. Un soleil écrasant. Mon frère. Juste nous : des enfants à nouveau. Ses enfants. Des morceaux de soi épars qui se rassemblent enfin. Comme on se trompe, souvent, en méprisant l’éclat du dérisoire.
En ce moment, ce qui me rend heureuse est d’une simplicité telle qu’il n’y a rien, pour ainsi dire, à raconter. Ce soir-là, je prenais des photos du rivage, à marée montante. Il y avait ce coucher de soleil et j’étais seule, ou perdue si loin dans mes pensées que c’était tout comme.
Et je chantonnais cette chanson d’Henri Salvador qui me correspond si bien, Faire des ronds dans l’eau, que vous connaissez sans doute : « Je ne suis pas sur la photo, je suis au bord de l’eau, être en vie n’est pas assez, ni trop. Je sais c’est rien, mais je préfère, la seule chose que j’sais faire, des ronds dans l’eau… » Si je savais comment mettre un joli lecteur de musique, je l’associerai à ce billet, il lui irait bien.
Enfin. J’étais juste là, derrière ces photos, et je me sentais si parfaitement heureuse que, d’une certaine façon, c’en était effrayant : l’impression déroutante qu’il y a tant de choses à faire, à vivre, à découvrir dans ce monde, et qu’en définitive, tout ce à quoi on aspire réellement ce sont ces instants là…
PS : Si vous ne connaissez pas, il existe une reprise de certaines chansons d’Henri Salvador par une jeune femme du nom de Mademoiselle Fizz, que je ne connaissais pas et que je trouve admirable. Son interprétation du « Jardin d’Hiver » notamment, que je préfère à toutes celles que j’ai entendues jusque là et vous pouvez me croire, j’en ai entendu quelques unes, il s’agit d’une de mes chansons préférées.
On passe notre vie à courir. Vers ces rêves qu’on s’est juré de réaliser un jour et nos petits espoirs plus immédiats. Tant pis si tout cela ne va pas dans le même sens. Pour corser les choses, on passe notre temps à se mettre dans les pattes de nouveaux défis. Le plaisir, il paraît, de se sentir vivant.
On a beau jurer le contraire : tous les œufs sont dans le même panier, maintenus dans un équilibre précaire. Et l’on sait qu’il faudra bien en casser un ou deux pour espérer amener tous les autres à bon port. Mais d’ailleurs, c’est où exactement Bon Port? Aucune idée. Alors on se contente de sprinter en levant haut les pieds pour éviter les nids de poule vers une destination dont on n’est pas très sûrs.
Bien sûr, c’est complètement contradictoire, une allure pareille – pour ne pas dire complètement con tout court : débouler comme ça, avec l’énergie du Diable, vers on ne sait pas où… franchement. Mais est-ce qu’on a le choix?
Et comme si ce n’était pas déjà bien compliqué, cette histoire, on court main dans la main avec une ribambelle de personnes, de croyances, de valeurs qui se chevauchent comme elles peuvent, souvent pas très bien, d’ailleurs. Quel bazar! Les rythmes sont différents : la plupart du temps, soyons honnêtes, on a l’impression qu’ils nous ralentissent. Mais parfois, au contraire, ils nous propulsent ; nous font gagner des kilomètres à la vitesse de la lumière, alors bien sûr, on continue de s’accrocher les uns aux autres.
Et on doit courir vers tout ça à la fois, sans répit : une seule direction pour toutes ces choses qui n’ont pas tellement de liens entre elles, finalement. On en laisse certaines en chemin en espérant les retrouver plus tard. On prend des risques, lorsqu’on n’est pas très sûr d’un itinéraire donné. On glane aussi des fruits inattendus, parce qu’ils se trouvent là, ici et maintenant et qu’on ne les reverra sans doute jamais plus. Et puis qui sait si ce ne sont pas ces fruits-là, justement, qui plus tard, nous aideront à avancer encore dans une période de disette?
Et quelquefois enfin, il y a cette impression, qu’on a couru toute sa vie pour en arriver là. Exactement à cet endroit. Voilà, on est arrivé. Quelques secondes, quelques minutes ou bien quelques années durant lesquelles on ne voit plus de raison de courir comme des dingues. Le paradis existe, il est là qui nous attend depuis toujours. Et entre nous, on estime qu’on l’a bien mérité. Alors on souffle, enfin.
Jusqu’à ce qu’elle nous démange à nouveau, cette envie de courir. On se demande bien pourquoi, mais c’est comme ça. Elle est là, on ne peut l’ignorer. D’ailleurs, il arrive un moment où ça démange tellement qu’on sait qu’on n’a plus le choix: c’est une question de survie. Alors, peut-être pour se donner du courage, on se prend à croire qu’on s’est peut-être trompé de Paradis, après tout. Qu’il en existe un autre un peu plus loin, là, derrière la colline. Et voilà qu’un matin, on y est de nouveau sur cette fichue route devant laquelle on se sent déjà exténué, avec, pour toute boussole, un itinéraire insensé qui n’a aucune destination.

















