Coffee and Cigarettes

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La conversation entre deux personnes dans un lieu qui n’est pas celui de l’intimité, un café, une tasse, les cigarettes. Tout ce qui se joue à ce moment-là autour de la table. Voilà le sujet de Coffee & Cigarettes, une dizaine de courts métrages en noir et blanc que je voulais voir depuis un bon moment, mais qui fait partie de ces choses qu’on garde dans un coin de la tête et qu’on ne prend finalement jamais le temps de regarder. À tort.

C’est chose faite depuis hier soir et il faut absolument que je trouve les deux trois mots justes qui vous donneront envie de le voir, si ce n’est pas déjà fait – car après tout, tout le monde n’est pas, comme moi, nécessairement en retard de dix ans sur tout ce qui se passe d’intéressant.

En dessin, il y a ce qu’on appelle, si mes souvenirs sont bons, l’espace négatif. C’est à dire l’espace vide autour du sujet. Ainsi, on doit apprendre à dessiner l’objet lui-même, mais aussi le vide dans lequel il s’inscrit. Les contours du vide, en quelque sorte.

Coffee and Cigarettes, c’est un peu ça : la mise en images des contours de la conversation. Tout ce qui n’est pas dans les mots. Ce qu’on ne dit pas, ce qu’on souhaite faire comprendre, ce qu’on ne peut pas dire, ce qu’on voudrait garder pour soi et que d’une certaine façon on communique quand même. Tout ce qu’on exprime à son corps défendant. Les personnages parlent, conversent, échangent. Pourtant, grâce à une mise en scène rigoureusement dépouillée (trois valeurs de champs pour chaque histoire) c’est l’espace apparemment vide entre les mots qui captive : les rapports de force, la tentation d’être parfaitement honnête ou celle de ne l’être pas du tout, les ego, l’image qu’on tente de donner de soi, le jeu social qui nous maintient toujours à bonne distance les uns des autres, y compris dans un moment où justement, les barrières pourraient – devraient? – tomber.

Onze courts-métrages qui sont, chacun à leur façon, une illustration de ce décalage qui existe toujours un peu entre deux êtres qui tentent de communiquer. Jim Jarmusch ne cherche jamais à montrer si c’est une bonne chose ou non, si c’est amusant ou surtout un peu triste. Il montre que c’est simplement comme ça, une conversation, souvent : deux ego qui tentent de communiquer sans jamais y parvenir vraiment. L’immense frustration qu’il y a dans tout ça. C’est admirablement filmé. Avec une fascinante légèreté et paradoxalement, une vraie intimité entre le spectateur et le sujet.

Voilà un film que j’aurais aimé voir en compagnie d’un cinéphile qui puisse décrypter pour moi les milles petites choses que, forcément, je n’ai pas su voir (Jean-René, si tu es dans la salle, tu es cordialement invité à re-visionner ce film autour d’une bonne bouteille de vin). Mais même sans cela, je vous recommande plus que chaudement de vous offrir ce petit voyage en noir et blanc.

Quand le tour de magie tourne court

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Avant de vous laisser exprimer un « n’en jetez plus la coupe est pleine » parfaitement compréhensible, je vous prie d’excuser ce énième avis sur le trop attendu « Alice in Wonderland », mais c’est que voyez-vous, Tim Burton est mon héros.

En matière de cinéma, il est mon Supervielle, mon Caravage ou mon Chopin et comme, de tous ces gens, il est le seul encore vivant, j’attends chaque nouveau film avec une telle fébrilité que je ne peux m’empêcher d’ajouter mon grain de sel. Seulement voilà, le grand problème des héros vivants vient de ce que la postérité n’a pas opéré le salvateur écrémage qui assure le solide piédestal sur lequel se dressent avec assurance leurs homologues trépassés. C’est ainsi que malgré toute ma ferveur, Tim Burton ne cesse, en définitive, de me décevoir.

Son Alice, malheureusement, n’échappe pas à la règle. C’est d’autant moins pardonnable qu’à priori, l’œuvre de Lewis Carroll est en accord total avec les thèmes de prédilections de Burton. Mieux, elle aurait dû nourrir son imaginaire, le développer sur des terrains encore inexplorés. Je ne voyais aucun réalisateur mieux placé que lui pour lui donner une nouvelle dimension et j’en attendais un chef d’œuvre.

Pourtant, malgré le spectaculaire, le soin apporté à la réalisation et la débauche de moyens, il manque l’essentiel au Alice de Tim Burton : ce supplément d’âme toujours un peu mystérieux qui fait la différence entre un film agréable à regarder et un bon film. C’en est même déroutant : disposer à ce point de tout les ingrédients, sans parvenir jamais à donner un peu de chair à son travail.

Plus concrètement. Oui, c’est beau. C’est même très beau. La perfection plastique de ce film, c’est ce qu’on nous vend depuis le début. Et de ce point de vue, pas de doute, on en a pour notre argent (26 euros tout de même les deux places, sans compter le prix de la location des lunettes). Cerise sur le gâteau, la 3D. Depuis le temps que j’en vois, des films en 3D, je ne suis toujours pas convaincue. Même si elle est ici bien moins ratée qu’ailleurs, je ne comprends toujours pas ce que la 3D apporte à un film. Tout au plus a-t-on l’impression d’être face à une scène dotée de quelques plans plaquées les uns derrière les autres. Amusant, mais pas franchement éblouissant. Enfin, après quelques minutes passées à s’émouvoir : « ah mais oui c’est bien vrai, même le nez de la dame il est en relief », on oublie, tout simplement, qu’on regarde en 3D pour ce concentrer sur le reste.

Or ici, le reste, mieux vaut justement ne pas trop s’arrêter dessus. J’aimais bien l’idée d’avoir vieilli Alice. La fin de l’adolescence est un moment charnière où, comme au sortir de la prime enfance, on renoue avec beaucoup d’interrogations existentielles : l’absurdité de la vie, l’omniprésence de la mort, le désir d’aventure, la part du rêve dans l’existence, la perte de l’innocence. On aurait ainsi pu imaginer un pays des merveilles beaucoup plus connecté à la réalité, plus explicitement sombre et avec des allers et retours subtils entre réel et merveilleux. Burton aurait également pu travailler sur le thème du retour nostalgique et désenchanté sur l’enfance perdue. Les pistes créatives ne manquaient pas. J’avais hâte de voir l’Alice devenue presque femme confrontée à ces personnages délirants, entièrement centrés sur eux-mêmes et leur propre vision du monde.

Mais l’Alice de Burton a beau avoir vingt ans, l’aventure qu’on lui propose de vivre n’a pas plus d’épaisseur que le scénario de Princesse Zelda : « va récupérer l’épée machin dans le château de la reine rouge, rapporte là à la reine blanche et zigouille le dragon parce que c’est ton destin ». Voilà. Le scénario ne va pas plus loin que ça. Et en cela, Burton fait bien pire que n’être pas à la hauteur de l’œuvre de Lewis Carroll, il la trahit.

La cosmétique des personnages est aussi déjantée qu’on peut le souhaiter. Oui mais là encore, au delà de leur plastique irréprochable, il n’y a rien à creuser. Pourtant, il me semble qu’on aurait aisément pu se passer de la revue en règle de chacun des personnages emblématiques d’Alice, pourvu qu’ils soient habilement suggérés. Or Burton fait tout le contraire : il enterre leur substance sous des tonnes d’artifices visuels. Un de ses grands talents réside pourtant dans sa capacité à produire une ambiguïté captivante chez ses personnages. Je ne comprend toujours pas comment il a pu renoncer à cet aspect des choses. La faute aux productions Disney?

On pourrait aussi parler des heures de l’opiniâtre travail de sape opéré sur les symboles clefs du conte original. S’ils sont présents dans le film, leur symbolique, elle a purement et simplement disparu. Alice n’est jamais confrontée au danger, à l’inattendu. Elle utilise ses potions comme des outils dont elle connaît parfaitement les propriétés. Exit le merveilleux, le danger, la prise de risque, l’excès de curiosité, la naïveté. Alice maîtrise. Une fois encore, on se croirait dans un jeu vidéo : « pour passer la porte, tu dois trouver le bon combo « boisson qui rapetisse, gâteau qui fait grandir : ctrl+x+flèche droite+flèche du haut+alt ».

Enfin, l’une des particularités d’Alice était de n’être pas un conte moral. Pour moi Alice est une fabuleuse métaphore sur l’absurdité de l’existence. Alice est un conte noir. Peut-être même un conte sur le désespoir. L’interprétation de Burton est au contraire tristement manichéenne : Alice est devenue d’un coup l’héroïne qu’une mystérieuse prophétie désigne comme sauveur du pays merveilleux désormais aux mains de la méchante reine de cœur. D’un côté les bons (le chapelier fou, le lapin, Alice, la reine blanche…) qui se battent pour rétablir la paix, de l’autre les méchants (la reine de cœur et son valet) qui bien entendu se font ramasser presto. C’est atterrant.

Au final, même si on passe un bon moment, je suis triste de le dire, mais le film de Disney était bien moins enfantin que la lénifiante version de Burton. C’est vraiment agaçant de voir un réalisateur génial passer à ce point à côté de son sujet. Il aurait pu faire un chef d’œuvre de cette adaptation. Il n’est parvenu qu’à fabriquer un divertissement acceptable, donc un mauvais film.

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Les enfants sauvages

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Je vais sans aucun doute paraître très ignorante, mais je dois avouer qu’avant dimanche soir, je n’avais jamais entendu parler du conte « Max et les Maximonstres » (Where the wild things are) de Maurice Sendak, l’histoire d’un petit garçon turbulent qui se retrouve roi au pays des grands monstres. C’est sans aucune attente particulière que j’ai donc découvert le film qu’en avait tiré Spike Jonze, un conte sans histoire d’une étonnante beauté, porté par un jeune acteur à l’énergie explosive et communicative.

L’absence d’une trame narrative conventionnelle et de la morale finale qui caractérise les contes (qui sont, au juste les monstres de Max : une projection des différentes facettes de sa personnalité? Une représentation imagée des membres de sa famille? La matérialisation de ses émotions?) sont plutôt déroutantes, mais j’ai marché. Plutôt deux fois qu’une, même. L’esthétique du film est à couper le souffle et le gamin qui interprète Max incarne à la perfection les débordements de l’enfance : les émotions confuses sur lesquelles ils ne savent pas encore mettre les mots, une énergie désordonnée qui fuse en tous sens et la terrifiante solitude de l’enfant persuadé d’être incompris. Il est très probable que je retourne une seconde fois le voir au moment de sa sortie en salle.

Voilà aussi le trailer du film, en français, parce qu’on peut y entendre un titre de Charlotte Gainsbourg (qui n’est pas encore dans les bacs) dont je suis instantanément tombée amoureuse. J’ai vraiment hâte de pouvoir l’écouter en entier. Bonne journée tout le monde!

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