Naufrage, dans les jardins du Palais Royal

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Il est trois heures de l’après-midi à sa montre. Le ciel, pourtant, est bas comme si la nuit s’apprêtait à surgir de nulle part. Impossible de savoir d’où elle peut venir, peut-être même qu’elle pourrait sortir de la terre aujourd’hui. Le soleil qui filtre à peine à travers les nuages ressemble à un vieux souffreteux qui aurait perdu le nord. On ne peut pas compter sur lui pour indiquer le sens de la marche du monde. La nuit peut venir de partout.

Assise sur un banc, une armée de pigeons à ses pieds, elle se dit que c’est aussi bien comme cela: le ciel est bas et gris comme le sont ses pensées. Et comme elle vient de l’apprendre, la nuit, en effet, peut venir de partout. Quelqu’un a mouché sa chandelle, il fait tout noir sous son crâne. Son grand sac est ouvert à ses pieds, il a le ventre à l’air. Elle s’est remise à se ronger les ongles, à ronger l’intérieur de ses joues. Elle a recommencé d’enrouler ses jambes en liane et à protéger ses entrailles de ses mains repliées sur son ventre, comme si à tout moment, la vie pouvait s’échapper d’elle par le nombril. Elle fronce le regard et se tient mal, le dos replié sur lui-même, les épaules recroquevillées comme après avoir pris un coup à l’estomac. Elle n’a même pas conscience d’elle-même.

Voilà ce que ça fait quand on arrache à l’âme une parcelle vitale. Il faut apprendre à vivre avec des courants d’air à l’intérieur de soi. Elle se sent pleine de courants d’air, c’est peut être pour ça qu’elle a les bras autour du ventre. Alors, la nuit, dehors, peut bien lui sauter dessus et l’engloutir, ça ne fera pas une grande différence. Si ça se trouve, elle ne s’en apercevra même pas.

C’est à peine si elle sent autour d’elle la respiration ordinaire de la vie : un jeune homme joliment chapeauté consulte son agenda sur le banc d’à côté. Devant elle, un couple d’amoureux étrangers accumule avec joie les clichés de la vie parisienne : macarons Ladurée, appareil photo mitraillant les statues alentours, baisers mouillés sous un cerisier nu. Et tout autour, les pas de ceux qui vont et viennent, qui ont un but, une raison d’avancer et dont le cœur ne vient pas comme ça de partir en fumée. Les pigeons qui grignotent les miettes qu’on veut bien leur laisser sont bien plus pleins de vie qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Un groupe s’approche. Des visiteurs écoutent avec patience le récit historique et théâtral d’un guide un peu barré. Read more »

Il reste d’elle

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Il reste d’elle sa voix dans ma tête, chaque fois que je me surprend à lui demander un avis que je connais déjà et que bien sûr, celui-ci ne va pas dans le sens qu’il me plairait d’entendre. Les intonations cassées de cette voix toujours un peu enrouée comme si, quelle que soit l’heure du jour, elle venait d’émerger du sommeil en plein milieu d’un rêve.

Il reste l’image de ses cils, bruns et drus comme les herbes battues par le vent qui s’accrochent à la dune et la retiennent, de leurs millions de doigts agiles. Ces tiges qui dansent un ballet sans fin comme des ballerines ensorcelées et dont la force invisible vaut pourtant celle d’un millier hommes.

Il reste aussi la petite tasse en porcelaine blanche et bleue fleurie de myosotis dont les feuilles fanées baignent dans une eau de souvenirs heureux. Époustouflant privilège des petites filles qui avaient été sages ; celle qu’on pinçait des doigts en tremblant de fierté, terrifiées devant la responsabilité nouvelle d’avoir entre les mains un objet si fragile.

Il reste son nom dans le répertoire de mon téléphone et certaines heures de la journée où sans m’en rendre vraiment compte, je tourne en rond dans l’attente qu’elle appelle. La mécanique des habitudes refuse encore obstinément d’abandonner sa marche.

Il reste d’elle les rêves où sous les formes les plus inattendues, elle vient me visiter la nuit. Ces rêves qui parlent de mort, de souffrance et d’amour mêlés. De joie aussi, parfois. Refuges chéris où je peux entendre sa voix comme si cette voix faisait encore partie du monde.

Il reste l’odeur tendrement poussiéreuse de la petite bonnetière, dans la cuisine. Et cette marque de thé couleur d’or que l’on buvait ensemble, par litres, à toute heure du jour. Il reste les fils à demi découverts des appareils électriques qu’elle refusait de changer, son nécessaire de toilette, des clefs, son bonnet qui l’attend sur la table à roulettes.

Il reste toutes les expressions de son visage imprimées par centaines sur des centaines d’images.

Il reste d’elle l’amour. Cet amour éperdu qu’elle nous portait, qui est peut-être un privilège de l’âge et qui résonne en creux dans cet espace vacant du cœur de ceux qui l’ont perdue. Toute cette place…

S’il est vrai que les jours se succèdent emportant avec eux des brassées de joies, de rires, d’énigmes à résoudre et d’expériences nouvelles, je me demande à chaque instant s’il vient un jour où l’on cesse d’avoir du chagrin.

Une jeune fille

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Elle porte un frais chemisier blanc, soigneusement amidonné, repassé d’une manière que les jeunes femmes ne savent plus reproduire aujourd’hui. À son cou se balance un long sautoir en or tressé et, sous le col, on aperçoit une petite chaine. Pendue à elle, on imagine, forcément, une croix. Sa jupe portefeuille, taillée dans un tissu qu’on ne produit plus depuis longtemps enserre la taille un peu haut, trop, en tout cas, pour avoir figuré dans des collections de prêt-à-porter récent. Quelques bracelets tintinnabulent à son poignet lorsqu’elle ouvre le sac à main de cuir marine qu’elle tient fermement contre elle, le porte-monnaie retenu par une fine cordelette. Comme souvent les dames de son âge, elle a renoncé aux chaussures trop coquettes, c’est là la seule concession à sa mise. Son chignon blanc, un peu bas, est retenu simplement, par quelques épingles cachées ici et là.

Elle est bien proportionnée, mince comme une adolescente, le maintien plus soigné. La lenteur de son pas, seul, trahit vraiment son âge. Son maquillage est impeccable : un peu de rose aux joues peut-être, mais ce n’est même pas sûr. Une teinte plus soutenue orne ses lèvres. Aucun autre artifice.

Et elle est toute petite. Read more »