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Premier jour en mer

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Suite du récit de la Transat. Je n’arrive pas à rassembler des souvenirs nets de ce premier jour, à bord du Rara Avis. Nous avons embarqué vers quatre heures et nous avons mis les voiles un peu plus tard, dans le soleil couchant. C’est tout ce qui m’apparaît précisément. Pour le reste, voici un extrait de ce que j’ai écrit ce jour-là, dans mon journal de bord :

« La nuit est tombée à présent. Voilà, nous sommes en mer, l’aventure a commencé. Vingt jours sur l’eau avant d’arriver aux Açores. J’ai pris possession de mes – minuscules – quartiers. Il paraît que nous avons la plus belle cabine. Nous sommes trois, mais elle est prévue pour quatre personnes. La bannette vide ne sera pas de trop pour le stockage des sacs. Dernier arrivé dernier servi : j’ai la bannette du haut. C’est A., qui dort au-dessous de moi, qui m’a présenté tout le monde. Je sais déjà que nous allons bien nous entendre toutes les deux.

J’ai aussi pris connaissance de mes jours de vaisselle, de ménage etc… et il me semble avoir compris que nous nous organiserons demain pour les tours de quart. Il me tarde.

Nous ne sommes pas partis depuis dix heures et un sujet d’émerveillement m’a déjà accaparée un long moment : pour la première fois, j’ai vu le plancton scintiller sur l’eau, dans les remous du bateau à l’arrière. Je n’imaginais pas que c’était comme ça. Je pensais que le plancton ressemblerait au scintillement de la lumière sur l’eau, mais non. On dirait plutôt des nuées de lucioles. C’est hypnotisant. Oh et, autre chose aussi : alors que nous sommes encore près des côtes, les étoiles promettent déjà de briller mieux que tout ce que j’ai pu voir jusqu’à présent. J’ai hâte que nous ayons gagné le large.

À table, tout était à base de viande. Être végétarienne risque d’être plus difficile ici qu’ailleurs, mais je vais tâcher de m’accommoder. À ça et à la vaisselle lavée à l’eau de mer qui porte encore ici et là les traces du repas de la veille. On est serrés comme des sardines dans le roof – le carré, si on veut, là où tout le monde se rassemble pour les repas – mais c’est plutôt amusant, ça me rappelle un peu les déjeuners agités au réfectoire de l’école primaire : de l’entrée au dessert, tout est servi dans la même assiette et tout le monde parle en même temps.

Le commandant semble être de ceux qui ne savent pas diriger une manœuvre sans aboyer. J’ai l’impression que c’est pénible pour tout le monde (je perçois de partout des yeux rouler de panique à l’idée de se colleter un gueulard pareil pendant six semaines), mais nous allons certainement nous y faire. De toute façon, une fois les voiles réglées correctement, les manœuvres ne seront pas si nombreuses en principe. Il est arrivé hier. Si ça se trouve, il était seulement de mauvais poil tout à l’heure. Sinon… eh bien, sinon, on peut déjà prévoir quelques moments d’anthologie : si j’étais parvenue à retenir les noms des uns et des autres, je m’amuserais à noter celui de ceux qui ne se laisseront pas faire, selon mon pronostic. Je suis sûre que je ne me trompe pas.

La chaleur, même sur l’eau, est hallucinante. Plusieurs passagers sont allés dormir sur le pont. Je ne sais pas si le temps d’aujourd’hui est un temps ordinaire. Les vagues me paraissent à la fois tellement plus grosses et plus…. inoffensives qu’en Normandie. Est-ce du à la taille du bateau? Dans la Manche, il me semblent que de telles vagues correspondraient à du gros temps, du genre par lequel on ne prendrait pas la mer avec notre petit bateau. Ici, je crois que ce n’est pas le cas (même si de nombreux passagers sont malades, ce soir), tout semble tranquille.

Tout à l’heure, sur le pont, j’étais à l’avant du bateau, les embruns passaient par dessus bord et ce souvenir très lointain m’est immédiatement venu à l’esprit : papa m’entraînant avec lui à l’avant du bateau, juste derrière le guindeau, les jours où la mer était particulièrement formée. Il m’installait sous lui, dans la veste de quart pour me protéger et, allongés le plus près possible de la pointe du Youk-Bé, nous nous laissions éclabousser par les vagues jusqu’à être couverts d’eau et de sel. Je devais être encore très jeune. Quatre ans, peut-être six. Je ne sais pas si c’est quelque chose que nous avons fait ensemble mille fois ou une fois. C’est mon souvenir préféré avec papa. »

La semaine prochaine, je vous embarque pour le Canada : Montréal, les îles de la Madeleine, l’île du Prince Edouard… Mais le récit de la transat continuera d’émailler les prochains billets pendant les semaines (ou les mois!) qui viennent, selon le temps dont je disposerai pour le faire… et l’inspiration.

6 réflexions sur “Premier jour en mer”

  1. C’est mon rêve pour mes 30 ans, peut-être pas aussi long tout de suite, mais un peu naviguer… Ça tombe bien, je les ai depuis 2 mois… Merci pour les petits bouts de voyage.

  2. Que ce récit est envoutant. Il m’a emportée moi aussi dans cette aventure et j’ai hâte de savoir si le capitaine se sera finalement adouci.

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