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Je vous ai souvent parlé de ma grand-mère maternelle, sur ce blog. Sans doute n’aurais-je d’ailleurs jamais fini de parler d’elle. Elle est l’une de mes plus grandes sources d’inspiration, y compris dans ce qui nous a souvent opposées, dans nos périodes houleuses et dans nos – nombreux – désaccords. Je me souviens en particulier de ceci.

Une chose me rendait folle : la manière dont elle accueillait les plaintes.

Qu’il s’agisse d’une simple jérémiade ou bien d’un trouble plus profond, elle tranchait systématiquement d’un sévère : “Sois reconnaissante” ; m’observait de ses yeux noirs, qui n’étaient pas noirs en réalité, mais d’un très beau vert-gris certes peu coloré mais intensément brillant et ajoutait avec autorité : “Contente-toi de ce que tu as”.

Ma grand mère aimait passionnément donner des ordres. Or, rien n’a pire effet sur moi qu’une tournure de phrase impérative : il suffit qu’on m’ordonne pour que, par une sorte d’instinct primaire, je soies tentée de faire exactement le contraire. Et c’est ainsi que pendant longtemps, je rejetais de toutes mes forces ce “devoir de gratitude”, que je ne comprenais pas et que je ne pouvais m’empêcher de percevoir comme une sorte de punition.

D’ailleurs, je ne l’entendais pas vraiment, ce “sois reconnaissante”.
J’entendais : “Je n’ai pas de temps à t’accorder”.
J’entendais : “J’ai honte de toi qui est si gâtée”.
J’entendais : “Tes difficultés ne m’intéressent pas”.

Être reconnaissant, se contenter… ces mots me faisaient horreur. Je les interprétais comme un renoncement, une manière de courber le dos devant la fatalité, pire : de capituler. À chaque fois que je recevais cette terrible injonction, il me semblait que ma vie rapetissait, qu’on me demandait de laisser tomber mes rêves. Désirer mieux que ce que je vivais déjà était visiblement inacceptable aux yeux de ma grand-mère et, en plus de me sentir désespérément incomprise, je me sentais aussi atrocement coupable.

Combien d’années a-t-il fallu pour que je comprenne le message qu’elle tentait de me faire passer !

Je me souviens encore de ce premier soir où j’ai remplacé mes “s’il vous plait” et mes “je voudrais”, par des mercis… J’en ai d’ailleurs déjà parlé, dans ce billet qui date d’un certain nombre d’années maintenant, et qui a amorcé le premier pas vers un changement profond, dans ma manière de regarder la vie.

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