Cet été avec papa, nous sommes allés nous promener le long des sentiers côtiers en ramassant des mûres sauvages, qui poussent en abondance le long du littoral. Et, même si la plupart d’entre elles étaient encore bien rouges, rien n’a pu nous empêcher de couronner cette promenade d’une triomphante récolte. Assez pour faire un pot entier de confiture (nous avons le triomphe facile).

C’était une après-midi si ordinaire.

Difficile, même, d’imaginer à quel point elle était ordinaire. Un moment en famille d’une totale banalité.

Pourtant, de ces quelques heures de balade, il me semble qu’on pourrait faire un mètre-étalon de ce à quoi nous aspirons essentiellement, dans la vie. Cet état de tranquillité où l’on s’oublie un peu. Quand on se fiche enfin la paix et que juste, on est là à se dire des choses qui n’ont pas vraiment d’importance et empiler des mûres dans une bouteille.

Un moment qu’on pourrait appeler « état de grâce » si l’on ne craignait pas tout le temps de parler sans savoir, à propos de choses qu’on ne connaît pas. Alors que notre coeur, lui, sait bien de quoi il retourne.

Bien sûr, c’était un état de grâce.

Oh, comme j’aimerais en comprendre les ingrédients, le temps de cuisson, l’assaisonnement parfait et les conditions de conservation. Comme je cherche !! À chaque instant, je cherche. Mais l’état de grâce – on le sait depuis le temps – ne livre pas facilement ses mystères.

Par contre les mûres sauvages, elles, en auront désormais à tout jamais la couleur et le goût.

Je suis en voiture, au moment où j’écris ces lignes, comme souvent le vendredi soir. L’une de mes occupations favorites consiste à éditer et trier des photos, activité méditative parmi les plus relaxantes que je connaisse.

Et tout à coup celle-ci, dont j’avais oublié l’existence. La carte écrite par ma grand-mère pour mon anniversaire en 2015 (la dernière qu’elle m’ait envoyée, je le réalise en l’écrivant). Je l’avais aimantée au frigo parce qu’elle représente un dessin de mon père. Mais aussi à cause de l’écriture de Mamy, que j’adore. Mamy avec cette coquetterie du Y, qu’elle avait certainement imposé elle-même. Ce petit exotisme convenu et adorable.

Mais surtout, j’aime la manière dont elle traçait « Mamy » avec les lettres qui deviennent de plus en plus petites au fur et à mesure. Cet envol.

Il y a quelques années, elle avait terminé un courrier par cette phrase que je n’oublierai jamais : « Mon écriture devient de plus en plus petite ; tu vois ma chérie, je disparais doucement. »

Et ça aussi, c’était quelque chose que j’aimais : ce germe de poésie que ni son éducation ni le milieu auquel elle appartenait n’avaient été en mesure de déceler et nourrir, et qui surgissait malgré tout quelquefois, comme des fleurs sauvages au milieu d’un jardin français.

En vacances au mois d’août, ce temps-là a le goût d’un caprice météorologique particulièrement âpre aux yeux de la plupart des vacanciers y compris aux miens. Surtout si, comme cela arrive quelquefois, une inexplicable envie de bouder me taraude.

Mais pour faire des photos. Oh mon Dieu, pour faire des photos…

Ce dosage exact de brume et de lumière pas très loin au-dessus des nuages. L’exquise dilution des couleurs les unes dans les autres d’où l’on peut voir surgir ici ou là une tâche de jaune vif, une ligne noire ; le frisottis de l’eau comme une dentelle au bord d’un napperon, suspendu lui aussi dans une forme d’immobilité surréaliste : mouvante, pleine de vie et de vibrations.

Dans cet entre-deux-mondes qui n’appartient en principe qu’aux livres d’Avalon et de la fée Morgane (ainsi bien sûr qu’aux lacs cachés de Brocéliande) les mouettes sur le rivage font un nuage de points sur l’horizon. Indifférentes seulement en apparence et bien loin de toute divagation poétique, elles attendent le copieux repas que leur promet toujours une grande marée.

Mais soi-même, petit point perdu au coeur de cette grande aquarelle, on ne sait plus vraiment si le simple fait de marcher ne nous fait pas courir le risque immense de rompre un sortilège.

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Que la Bretagne est belle. Avec les années j’ai construit « mon image ». Celle que je convoque lorsque je n’arrive pas à dormir ou que quelques chose m’angoisse, ou que je tourne en boucle sur un problème qui me semble insoluble. Au bout de chaque impasse, il y a « mon image ».

Je ferme les yeux et je la laisse prendre la place sur tout le reste. Il m’a fallu pas mal d’entraînement pour que celle-ci développe son pouvoir calmant, mais aujourd’hui elle est d’une redoutable efficacité. Il m’arrive régulièrement de n’avoir que le temps d’en dessiner mentalement les premiers contours avant de m’endormir, les soirs où je sens l’insomnie pointer son nez.

Pourquoi je vous parle de ça? Parce que « mon image », ressemble un peu à cette photo. Avec le temps, je l’ai enrichie de sons, de parfums, de textures… Il y a la mer, évidemment. Le phare de La Corbière au loin à droite avec sa pulsation tranquille (c’est ce qui est bien, dans cette image : il peut faire jour et je peux voir les éclats d’un phare), la petite chanson des vagues qui s’étendent sur le sable à marée haute, un vent paresseux, presque inaudible dans les herbes de la dune contre laquelle je suis adossée, le sable frais sous les premiers centimètres cuits au soleil de l’après midi… Au fil du temps, je me suis construit un fort joli refuge, que j’avais envie de partager avec vous ce matin. Je vous souhaite un paisible dimanche.