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Petits efforts et grandes vertus

Il y a quelques années de cela, j’ai écrit plusieurs petits recueils de citations sur des thèmes variés. Mon travail consistait à fouiller livres, dictionnaires et sites internet à la recherche de petits morceaux de textes qui feraient mouche à chaque fois. C’est un exercice moins facile qu’il n’y paraît et je me souviens des heures passées à rechercher ce qui avait pu être dit par exemple sur l’impermanence de l’amour, la volatilité des rêves ou les charmes du mariage (la plupart des textes, croyez-moi, en célèbrent plutôt ses pièges). J’aimais beaucoup cette petite chasse au trésor – si vous êtes éditeur, pensez à moi ! J’y jouerai à nouveau volontiers -, mais il m’a fallu un moment pour comprendre qu’elle avait ses revers.

Je me croyais par exemple très éprise d’Henry-David Thoreau, oubliant que je n’avais pas lu plus que quelques mots de cet homme (« All good things are wild and free »). Il me semblait également avoir les idées plutôt claires sur la pensée de Gandhi parce que « soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » et qu’« on peut juger de la grandeur d’une nation à la manière dont les animaux y sont traités ». Et pour tout dire, j’étais à ça de penser que j’avais déjà lu Sun Tzu et son fameux l’art de la guerre. Peut-être bien plusieurs fois, d’ailleurs.

Puis la surproduction de citations dont internet et les réseaux sociaux nous abreuvent à longueur de journée a achevé de me mettre face à cette réalité désagréable : ma pensée filait un mauvais coton.

Bien des idées qui s’agitaient sous mon crâne provenaient finalement de ces extraits largement partagés, facilement compréhensibles et vite digérés. Une sorte de Mc Do de la philosophie, si vous voulez : des concepts savoureux et plaisants à ingurgiter, mais capables de nous rendre obèse et malade si on en fait sa nourriture de base. 

C’est comme ça que je me suis lancée, en janvier dernier, dans un petit challenge personnel a priori un peu ingrat : commencer enfin à lire le travail de ces auteurs « à citations », qu’on connaît à la fois si bien et si mal. En tout cas, le faire autant que possible, en fonction de l’inspiration du moment. Mon année 2018 a ainsi connu davantage de lectures studieuses que divertissantes, les deux, hélas, ne se recoupant qu’en de rares occasions. On ne va pas se mentir, il est moins plaisant de s’endormir sur un essai de Tolstoï que sur le dernier roman de Malika Ferdjoukh. Pour autant, cette décision est l’une des meilleures et des plus importantes que j’ai pu prendre ces derniers mois. 

D’abord parce que ces lectures ont apporté une réponse pragmatique à la présence croissante dans nos vies digitales (et donc nos vies tout court) d’algorithmes de plus en plus poussés qui régissent ce qu’il nous est possible de voir, lire et entendre sur la toile, et nous enferment dans une bulle de pensée unique dont il n’est pas si facile de s’extraire. Choisir de lire un classique à la place (ou en complément) du dernier livre dont tout le monde parle est une forme de résistance à cela. J’ai désormais un petit rire de contentement lorsque je paie un livre en liquide, trop heureuse que cette information échappe au big data.

Autre conséquence positive : j’ai réappris à apprécier l’effort de lecture, par opposition aux plaisirs simples d’un roman qui se dévore comme un petit pain et qu’on « consomme » comme une bonne série. Souligner, revenir sur une page, prendre des notes et méditer sur certains passages éclairants, trop compliqués pour moi ou bien si ennuyeux qu’il faut s’y reprendre à trois fois pour comprendre ce dont il est question sont une gymnastique devenue habituelle. Il n’y eut pas que des succès, loin de là. J’ai abandonné Ainsi parlait Zarathustra à la page 80 et déjà refermé dix fois L’origine des espèces découragée avant d’avoir fini le premier paragraphe. Et j’avoue humblement que même après la lecture de plusieurs ouvrages vulgarisant les principes de la physique quantique, je ne suis toujours pas capable d’en faire un exposé. Pour autant, j’ai glané au passage mille informations fascinantes sur – au hasard – l’histoire de l’univers, le fonctionnement de la mémoire, la plasticité neuronale, la naissance du concept de non violence ou les idées folles des économistes américains en 1935.

Ces lectures m’ont-elle demandé un effort ? Bien sûr. Mais l’avantage de ce qui exige qu’on se donne un peu de mal est gigantesque : tout le monde ne va pas se mettre à faire la même chose que vous du jour au lendemain, ce qui en fait un terrain créatif de premier choix, dans lequel vous pouvez vous ébattre à loisir. Et c’est ce qui me semble le plus important, dans cette histoire : en lisant ces ouvrages situés en dehors de mon champ d’intérêt spontané, je n’avais pas mesuré quelle manne ce serait pour nourrir ma créativité. Je referme 2018 avec le sentiment de penser un peu moins « comme tout le monde » et de mieux résister aux injonctions du moment. Cultiver son individualité dans ce monde où tout nous pousse à l’uniformité me paraît plus que jamais primordial et cette aventure, de manière totalement inattendue, a été mon meilleur soutien dans ce domaine. C’est pourquoi j’avais envie de la partager avec vous. 

Quelques heures avant de commencer à écrire cette lettre, je refermais justement le célèbre Walden où la vie dans les bois, d’Henri-David Thoreau. Le fameux, dont j’étais très éprise sans l’avoir jamais lu. Alors, le suis-je toujours ? Eh bien, c’est un très bon exemple de ce à quoi je me suis employée cette année : une lecture laborieuse, peut-être due à une traduction un peu ancienne, de longues phrases tortueuses, quelquefois assommantes, mais l’expression d’une pensée riche et d’idées d’une modernité incroyable dont certaines ont donné lieu à des discussions enflammées avec mon entourage. Ce que l’on peut donc appeler une lecture de premier choix.

Et comme on n’est jamais à un paradoxe près, je termine cette lettre avec… une citation :

Il suffit d’une petite pluie pour rendre l’herbe de beaucoup de tons plus verte. Ainsi s’éclaircissent nos perspectives sous l’afflux de meilleures pensées. »
Ces mots, tirés de Walden où la vie dans les bois, correspondent bien à l’humeur du jour et ont été l’inspiration première de la lettre d’aujourd’hui. Je vous souhaite une très belle semaine. À jeudi prochain ! Anne-Solange

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Pour aller plus loin voici les livres et articles dont il est question ici

☞ Henry-David Thoreau a passé deux ans, deux mois et deux jours dans une cabane dans les bois, entre 1845 et 1847. Walden ou la vie dans les bois* est le récit de ces deux années vécues en hermite, entre récit contemplatif, leçon de choses et essai philosophique. Il termine cette aventure étonnante sur ces mots, que j’adore : « Je quittais les bois pour un aussi bon motif que j’y étais allé. Peut-être me sembla-t-il que j’avais plusieurs vies à vivre, et ne pouvais plus donner de temps à celle-là. »

☞ Il me semble que c’est avec Le royaume des cieux est en vous * de Léon Tolstoï, que mon aventure a commencé. Je ne sais plus qui m’en avait parlé, ou quel article le mentionnait. Mais il était écrit que ce texte avait inspiré à Gandhi les premières pierres de la résistance non-violente. Et ça a été mon déclic. Finalement, c’est tout à fait dans le thème de cette lettre car Tolstoï y développe des idées pour s’affranchir de l’obéissance aveugle aux commandements (de l’Etat, de l’Eglise et finalement de tout ce qui prétend savoir mieux que nous où est la vérité).

☞ Et ça, eh bien héhé c’est pour vous mettre au défi ! J’espère que vous serez plus tenace que moi car j’ai malgré tout trouvé dans Ainsi parlait Zarathoustra* ce très beau texte – célèbre je crois – qu’on appelle Les trois métamorphoses de l’esprit et qui commence ainsi : « Je vais vous dire les trois métamorphoses de l’esprit : comment l’esprit devient chameau, comment le chameau devient lion, et comment enfin le lion devient enfant. » Vous pouvez le lire ici, sur cette page.

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