Les petits chevaux de Stockholm

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C’est à Stockholm que nous avons achevé notre circuit des capitales baltiques, accueillis par la ville sous de bons gros nuages dodus, chargés de pluie mais assez bienveillants pour ne pas déverser sur nous leur eau avec trop d’enthousiasme. Ils nous ont presque totalement épargnés, en vérité.

En une semaine, mes yeux se sont habitués à l’architecture nordique, ce n’est donc pas ce sur quoi je me suis arrêtée, pendant que nous déambulions au centre de la ville. Mais au moment de trier mes photos, en regardant, disons à tête reposée, le déroulé de cette journée, elle a sans conteste été pour moi une composante essentielle de son charme. J’aime infiniment ce désordre étudié de couleurs et de proportions qui, sous certaines perspectives, donne aux bâtiments l’air de s’appuyer les uns sur les autres comme un groupe de marins pris de boisson.

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Stockholm avait de toute façon un atout de choix pour me séduire: elle est entièrement traversée par un long et large canal où barbotent des milliers de navires. Je n’avais jamais visité une cité portuaire aussi vaste et où la ville et la mer cohabitent avec tant de grâce. Si j’avais pu, sans aucun doute, je ne serais pas partie tout de suite.

Et il y a autre chose, qui n’appartient pas spécifiquement à Stockholm mais auquel j’ai prêté une plus grande attention quand nous étions là-bas : la sérénité – apparente en tout cas – des habitants. De tous les habitants, depuis la serveuse du Mac Do jusqu’au passant pressé à qui l’on demande un renseignement. Là bas, on vous sourit, on vous aide à trouver votre chemin, on vous salue, on devance vos questions avec un naturel et une spontanéité que je n’ai jamais trouvé à Paris. Comme si rendre service était une politesse qu’on se fait avant tout à soi-même. Certes, ici, on mesure un mètre quatre vingt cinq et on a les joues fraîches, le sourire éclatant, une chevelure dorée et un regard sans nuages. Autant de caractéristiques techniques qui facilitent bien les choses.

J’ai peu de photos à vous proposer car c’est à Stockholm que nous avons fait les boutiques. Je n’ai rien acheté sauf un foulard fleuri chez H&M que j’aurais pu trouver en France. Rien de typique, pas même un de ces petits cheveux de bois peint, les petits chevaux de Dalécarlie qu’on trouve partout et qui me faisaient tant envie. Un bête sursaut de « mais tu ne vas pas acheter un de ces machins à touristes quand même » a arrêté mon geste pourtant déterminé. Les petits chevaux de Stockholm sont donc restés sagement derrière leur vitrine pour cette fois. Ce sera pour une prochaine fois, car c’est évident, j’ai tant aimé cette ville immense et si paisible qu’il y aura une prochaine fois.

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Trop grande pour moi

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Lorsqu’il a commencé à être question de cette croisière, l’évocation de la visite de St Petersbourg dans mon entourage n’a fait que provoquer des Oh et des Ah d’excitation. Pour ma part, je sentais que la ville avait peu de chance de me séduire, mais gagnée par l’enthousiasme des autres et désireuse d’être dans de bonnes dispositions d’esprit, ne serait-ce que pour ne pas montrer d’ingratitude devant une très belle opportunité, j’avais fini me mettre au diapason général et même à percevoir la visite de la ville un peu comme le clou du voyage.

Après quelques heures passées en ville, je peux désormais dire que je me suis rarement sentie aussi étrangère à un lieu. La beauté y est pourtant omniprésente, indéniablement. Tout est massif, immense, imposant, mais je dirais pour ma part un peu terrifiant. L’humain, proportionnellement à la masse architecturale semble s’y mouvoir comme une fourmi perdue au cœur d’une fourmilière. Tout porte la marque d’une recherche perpétuelle de grandeur. L’architecture, l’art me sont apparus comme autant de démonstrations de puissance, j’irais même jusqu’à dire comme une méthode d’intimidation.

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De la même façon, la méthode du guide, soucieux uniquement de nous démontrer les immenses qualités de sa ville, m’est d’abord apparue comme une sorte de bourrage de crâne déplaisante. Nous avons senti une vraie réticence à nous présenter ce que nous appelions le « vrai » St Petersbourg et que nous lui réclamions tous en choeur. Comme s’il trouvait notre requête vulgaire ou déplacée : pourquoi perdre de précieuses minutes à s’abreuver du quotidien quand il y a tant de belles choses à examiner et si peu de temps pour le faire? Il n’a d’ailleurs pas pu se résoudre, malgré toute nos supplications, à nous emmener manger un petit gâteau dans une bonne pâtisserie.

Vers le milieu de l’après-midi, nous étions tous assez fâchés, je crois. Notre guide aussi, apparemment désarmé par notre manque de réceptivité au message d’excellence qu’il voulait nous transmettre. Curieux specimens que ces personnes seulement désireuses de flâner le nez au vent alors que Leonard de Vinci, Rodin, Poussin, Caravage et autres Michel Ange attendaient d’être admirés derrière les portes de l’Ermitage. C’est dans ce climat un peu tendu que nous avons traversé la ville et appréhendé ses beautés.

Mais à la réflexion, dans quel état d’esprit serais-je si mon pays, ma ville et ses richesses avaient été cachés aux yeux du monde pendant si longtemps? J’aurais sans doute à coeur de le défendre farouchement, d’accumuler les belles images dans le regard des visiteurs quitte à me montrer insistante, à forcer leur attention pour prouver que la ville à sa place parmi les monuments du monde. Et puis, je ne sais pas. Peut-être que le quotidien saigne encore de blessures mal fermées ou que tant d’années d’isolement ont fait naître une sorte de pudeur chez les habitants de la ville. Peut-être après tant d’années à l’abri du monde ne tient-on pas à se laisser observer de la sorte?

Pour cette fois, nous n’aurons pas la réponse et c’est ainsi que d’une certaine façon, les portes de Saint Petersbourg nous sont restées fermées.

Mais lorsque nous avons quitté le restaurant – il était plus de 22 heures et il faisait encore grand jour – la pluie n’avait toujours pas cessé. Elle alourdissait l’air d’une masse compacte au raz de l’eau et furtivement, j’ai aperçu toute la mélancolie du monde s’étendre le long des quais. Un soupir de la ville, peut-être, déçue de n’avoir pas été comprise. C’est cette derrière image que j’emporte avec moi.

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La tentation du petit moussaillon

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Pour l’héritière d’une longue lignée de marins que je suis, c’est en quelque sorte un sacrilège de monter sur les villes flottantes que sont les paquebots de croisière: toutes nos valeurs y sont sans ménagement foulées aux pieds.

Ici, pas de quart pris la nuit sous les étoiles, par deux degrés au dessus de zéro. Pas de pipi-room improvisé la nuit à l’aide d’un simple seau et d’un peu d’imagination. Pas de couchette cercueil où l’on ne peut plier les jambes, ni de table à cartes au coin de laquelle on se cogne la hanche en sortant, faute d’une place suffisante. Pas d’évier à pompe. Pas de douche commune prise à la marina durant le séjour au port.

Ici, pas d’hymne à la nature vibrant ni de retour aux sources personnifiés par un maquereau décapité au couteau de chasse, une boîte de pâté Hénaff qu’on mange à même la boîte (de préférence à la pointe non rincée du couteau précédemment cité), ou un kilo de crevettes ébouillantées vives et salées à plaisir.

Ici pas de baume, pas de grand voile, pas besoin du vent. Pas d’investissement physique pour faire avancer le navire. Pas non plus d’embruns lorsque la mer tape un peu fort, ni de roulis. Pas de Schweppes à quatre heures ni de pain au chocolat de la marquise de Presle gorgés de graisse et goulûment gobés avant même d’avoir passé la jetée.

Non.

Ici les cabines sont vastes, les peignoirs y sont renouvelés à la demande, le lit est plus large que long et nous dînons tous les soirs à une table quasi gastronomique (sur ce point, je me dois de préciser que qui a goûté la cuisine de ma grand-mère ne peut nier que le repas à Bord du Youk-Bé IV au temps de sa splendeur, valait n’importe quelle table étoilée).

Ici, chaque chambre est climatisée et nous disposons d’un appareil pour ionier l’air (ne me demandez pas à quoi ça sert, je n’en ai pas la moindre idée), l’eau des douches n’est pas rationnée et tous les passagers disposent d’un accès illimité à mille distractions exubérantes (spa, tennis, piscine, toboggan…) pour qui ne connaît que la vie sur un voilier où la seule distraction à disposition, c’est le voilier lui-même.

Ici, le bateau avance avec une discrétion qui me laisse incrédule et nous nous endormons, rideaux grands ouverts sur le spectacle d’un ciel crépusculaire alangui sur la mer. Le matin, le petit déjeuner peut-être servi en cabine et le balcon nous tend les bras. Les cabines sont mieux insonorisées que n’importe quel appartement parisien et on peut mettre des do-not-disturb en veux-tu en voilà chaque fois qu’on tient à garder son intimité.

Pour les filles de marin, je me demande vraiment si les croisières ne sont pas simplement une sorte d’île de toutes les tentations. Il me reste encore quelques jours pour décider si je me range ou non, du côté du confort, je me laisse donc le temps de la réflexion…