Le parfum des épines

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Dehors, une pluie furibonde tambourine aux carreaux, peut-être pour supplier qu’on la laisse entrer, peut-être parce qu’elle est en colère ou bien seulement parce qu’elle est la pluie et que de s’abattre comme ça aux fenêtres des gens n’est rien de plus qu’un divertissement de pluie. Il ne sait pas.

Le salon est jonché de papiers de soie cent fois rafistolés de toutes les couleurs. Des grappes de notes s’échappent lentement de la chaîne hi-fi pendant qu’une bougie diffuse un parfum synthétique hors de prix supposé rappeler l’odeur des tubéreuses. L’air a un goût de sucre et de sapin fraîchement coupé. Le mauvais temps a précipité la tombée du jour, mais pour une fois, ça cadre bien avec l’ambiance. Aujourd’hui, c’est le disque « bonheur domestique » qui tourne à plein régime dans la maison.

Dans une tenue d’intérieur très étudiée pour paraître négligée, elle gesticule autour de l’arbre comme un peintre affairé autour de son modèle. Les décorations de Noël sont quelque chose de très sérieux, qui méritent en tout cas qu’elle mâchonne parfois une mèche de cheveux quand elle ne parvient pas à choisir l’ornement idéal pour telle branche, comment équilibrer telle disproportion, combler tel vide entre deux boules.

Il la regarde faire. Elle est insupportable et attendrissante avec cette manie de vouloir à tout prix faire exister ces choses qui ne vivent jamais que dans l’image qu’on se fait d’elles. Cette façon artificielle de se fabriquer des souvenirs. Surtout insupportable, en fait.

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Pour que tout soit parfait à ses yeux, il sait qu’il devrait partager ce moment avec elle. Afficher une mine réjouie au moment de brancher la guirlande lumineuse, la prendre dans ses bras pour lui redire qu’il l’aime. Jouer au bonheur, comme si le bonheur c’était ça. Il voudrait bien l’aider à parfaire son image d’Epinal, mais c’est trop lui demander. Read more »

Le délicieux fil des pages

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Chose promise, chose due. Aujourd’hui, voilà une petite liste des livres que j’ai aimé dernièrement. Je commence d’ailleurs à être un peu à sec et je dois dire que le cycle « livres jeunesse » que je viens d’entamer est, pour le moment, aussi riche de belles surprises que de grosses déceptions (d’ailleurs, si vous avez des idées de romans, n’hésitez surtout pas à m’en faire part). Je ne vais vous parler que des belles surprises aujourd’hui…

? Jonathan Strange & Mr Norrell de Suzanna Clark
J’avais entamé la lecture de ce livre il y a deux ans, sans parvenir, après 75 pages, à entrer dans l’histoire. J’ai retenté ma chance un soir où je n’avais plus rien à me mettre sous la dent et là, miracle. Jonathan Strange & Mr Norrell relate l’histoire de deux magiciens qui se sont donné pour mission de rétablir la magie en Angleterre.

En s’appuyant sur de nombres références, à la fois historiques et ésotériques, l’auteur nous embarque dans une peinture de la haute société anglaise du XVIIIè siècle et dans une aventure dont on est rapidement pris au piège. J’ai adoré l’évidente recherche documentaire qui a précédé à l’écriture de ce roman, les personnages principaux antipathiques et vaniteux, qui réussissent pourtant le tour de force de nous captiver, l’extrême finesse, enfin avec laquelle est présentée l’idée de magie – austère et rébarbative – et la plume, tout simplement, de Suzanna Clark, raffinée et inventive qui participe beaucoup au plaisir de la lecture.

J’ai économisé les deux cent dernières pages avec la même circonspection que celui qui ouvre la dernière bouteille de son meilleur vin…

? Toxique de Françoise Sagan
Vous en avez forcément entendu parler, je ne vais donc pas m’étendre, mais ce petit livre richement illustré en forme de carnet de bord d’une malade en rémission est d’une grande force littéraire. Read more »

Quelques heures à Beyrouth

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Les pintades, vous les connaissez forcément. J’avais déjà lu avec gourmandise les pintades à New York et à Londres, chaque fois pour préparer mes voyages, avec l’objectif, avant toute autre chose d’y trouver des adresses alléchantes et construire mon itinéraire. Dans cette perspective, inutile de vous dire que je n’ai pas songé une seconde à m’offrir le dernier opus, les pintades à Beyrouth, le Liban n’étant pas exactement la destination de mes rêves. Si je ne l’avais pas reçu en service de presse, je serai sans aucun doute passée à côté de ce petit bijou.

Comme la plupart des gens je pense, j’avais jusque là une idée très schématique, forcément déformée, du Liban dont on entend jamais parler qu’à travers le prisme des conflits entre communautés, des guerres et de la place des femmes. Une image à mille lieux, donc, de la vie quotidienne, qui semble quasi inconcevable, en fait.

C’est cette vie quotidienne que relate « Une vie de pintade à Beyrouth » en racontant la vie des femmes. On y découvre que tout y est bien plus complexe que les images fragmentaires et souvent caricaturales renvoyées par la presse, bien plus joyeux aussi et tellement plus vivant. J’ai été surprise, pour ainsi dire à chaque page, ahurie par le décalage aberrant entre l’image simpliste qu’on nous vend à longueur de journée et la richesse des codes qui régissent la vie, tellement éloignée de notre mode de vie occidental.

L’auteur, Muriel Rozelier, mêle avec malice anecdotes croustillantes et analyses plus fouillées, le tout servi par une plume amusée, parfois acide mais toujours bourrée de tendresse. Saviez-vous par exemple que les libanaises ne vont jamais au hammam, qu’elles ne jurent que par la cire (la méthode d’épilation au sucre leur donne des hauts le cœur) et que se faire recoudre l’hymen avant de convoler en justes noces n’est bien souvent qu’un acte anecdotique, appartenant davantage au folklore qu’au poids des traditions?

Mais au-delà des anecdotes, pourtant savoureuses, j’ai surtout plus appris sur le Liban en lisant ce livre que ces dix dernières années dans la presse et les journaux télévisés. « Une vie de pintade à Beyrouth » se lit comme un roman, avec la même impatience, la même plongée dans le récit, les mêmes émotions. Une lecture jubilatoire, du début à la fin que je vous recommande chaudement.

(Oh là là, j’ai une telle liste de livres lus et aimés ces dernières semaines que je vais devoir faire un petit billet fourre-tout un de ces quatre, sinon, on n’en sortira pas! )

Illustration : Il s’agit d’un détail de l’affiche du film de Nadine Labaki, Caramel.