fbpx

Naufrage, dans les jardins du Palais Royal

soir-2

Il est trois heures de l’après-midi à sa montre. Le ciel, pourtant, est bas comme si la nuit s’apprêtait à surgir de nulle part. Impossible de savoir d’où elle peut venir, peut-être même qu’elle pourrait sortir de la terre aujourd’hui. Le soleil qui filtre à peine à travers les nuages ressemble à un vieux souffreteux qui aurait perdu le nord. On ne peut pas compter sur lui pour indiquer le sens de la marche du monde. La nuit peut venir de partout.

Assise sur un banc, une armée de pigeons à ses pieds, elle se dit que c’est aussi bien comme cela: le ciel est bas et gris comme le sont ses pensées. Et comme elle vient de l’apprendre, la nuit, en effet, peut venir de partout. Quelqu’un a mouché sa chandelle, il fait tout noir sous son crâne. Son grand sac est ouvert à ses pieds, il a le ventre à l’air. Elle s’est remise à se ronger les ongles, à ronger l’intérieur de ses joues. Elle a recommencé d’enrouler ses jambes en liane et à protéger ses entrailles de ses mains repliées sur son ventre, comme si à tout moment, la vie pouvait s’échapper d’elle par le nombril. Elle fronce le regard et se tient mal, le dos replié sur lui-même, les épaules recroquevillées comme après avoir pris un coup à l’estomac. Elle n’a même pas conscience d’elle-même.

Voilà ce que ça fait quand on arrache à l’âme une parcelle vitale. Il faut apprendre à vivre avec des courants d’air à l’intérieur de soi. Elle se sent pleine de courants d’air, c’est peut être pour ça qu’elle a les bras autour du ventre. Alors, la nuit, dehors, peut bien lui sauter dessus et l’engloutir, ça ne fera pas une grande différence. Si ça se trouve, elle ne s’en apercevra même pas.

C’est à peine si elle sent autour d’elle la respiration ordinaire de la vie : un jeune homme joliment chapeauté consulte son agenda sur le banc d’à côté. Devant elle, un couple d’amoureux étrangers accumule avec joie les clichés de la vie parisienne : macarons Ladurée, appareil photo mitraillant les statues alentours, baisers mouillés sous un cerisier nu. Et tout autour, les pas de ceux qui vont et viennent, qui ont un but, une raison d’avancer et dont le cœur ne vient pas comme ça de partir en fumée. Les pigeons qui grignotent les miettes qu’on veut bien leur laisser sont bien plus pleins de vie qu’elle ne l’est aujourd’hui.

Un groupe s’approche. Des visiteurs écoutent avec patience le récit historique et théâtral d’un guide un peu barré. Elle le remarque à peine, mais sans s’en rendre compte, elle tend déjà l’oreille. Une voix qui ne sait rien de ses sombres pensées, s’insinue lentement sous la peau de son crâne. Les mots épars deviennent progressivement des bouts de phrases : « incendie de l’Opéra », « Joséphine de Beauharnais, très légèrement vêtue »… D’abord elle se rebelle: qu’on la laisse s’enrouler autour de son chagrin, les histoires ne l’intéressent pas, elle ne veut rien entendre. Mais le récit prend forme dans sa tête, à son corps défendant.

Elle a beau chercher à souffler sur les mots pour les forcer à s’envoler, s’éparpiller où bon leur semble, ailleurs que dans sa tête, c’est trop tard : le guide s’y connaît trop, à captiver son auditoire, la voix inconnue a déjà attaché un fil à sa pensée et tire de toutes ses forces pour l’extirper des ténèbres inutiles où elle se laisse glisser. Quelques mots encore, deux trois bribes d’histoire et sans qu’elle l’ait voulu, la voilà de nouveau sur les rives du réel.

Un regard autour d’elle. Tout est de nouveau à sa place ordinaire : le ciel semble moins bas, il fait froid et l’idée d’un thé chaud la tente assez. Avoir envie de quelque chose, c’est bien le signe qu’on est encore vivant. Si elle est vivante, elle doit aussi pouvoir se lever. Un groupe de moineaux qu’elle n’avait pas vu volette autour d’elle comme pour lui demander de jouer. Elle avance. Le son de l’eau de la fontaine parvient soudain à ses oreilles. Sonorité apaisante et amie. L’idée du thé fumant, maintenant appétissante, lui fait presser le pas. La voix du guide n’est plus qu’un clapotis au loin. Elle s’éloigne. Emprunte la galerie de Valois et disparaît du paysage.

Là, devant les touristes occupés à admirer ou honnir les colonnes de Buren, devant le couple d’amoureux qui se promet peut-être l’éternité et près de l’homme indifférent accaparé par l’examen de son emploi du temps, une voix inconnue qui n’a pas de visage vient sans s’en rendre compte de procéder à un sauvetage.

soir-3

Billets sur le même thème

19 réflexions sur “Naufrage, dans les jardins du Palais Royal”

  1. Tes mots font mal, comme la mort d’un père.

    Les trouées et l’évanescence du corps viennent signer,
    la terreur de l’informe,
    un être abandonné et ratatiné,
    autrefois fidèle, vieux et droit comme un orme,

    Nu,
    et non advenu.

  2. Coucou sourit
    OUUUUUUAAAAA ton blog / site est vraiment génial ! Je sens que je vais y faire un tour dès que j’en aurais le temps :D
    Il est juste parfait !

    Euuh mais sinon , vraiment désolée de te demander ça mais j’aimerais beaucoup faire un site comme celui-ci sauf que je en sais pas comment faire pourrais-tu m’expliquer brièvement comment tu as fais, je me débrouillerais après avec mon frère : )
    Voilà, merci d’avance et je pense que je vais me précipiter pour acheter tes livres, car si ils sont aussi biens que ton blog, ouua ça promet :p
    Bises et à bientôt , car je reviendrais :clin

  3. une voix inconnue qui permet de sortir de la torpeur glacée et des courants d’air même pas marins…jolie sensation de vide puis chaude impression de vie qui emplit.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour haut de page