Une histoire à dormir debout

Comme la plupart des gens je suppose, j’ai tendance à ne pas remettre en question ce qui, dans ma vie, fonctionne de manière standard. Je pense par exemple à tout ce qui touche aux rythmes de vie.

« Faire trois repas par jour », « se brosser les dents après chaque repas », « dormir chaque nuit environ 8 heures d’affilée » sont des indications si puissamment ancrées qu’elles m’apparaissent davantage comme l’expression du bon sens que comme la conclusion forcément provisoire de l’état des connaissances à ce jour dans tel ou tel domaine.

C’est probablement pourquoi je suis tombée de ma chaise en découvrant que notre conception actuelle du sommeil est une invention plutôt récente, apparue vers la fin du XIXème avec – entre autre choses – l’électrification des villes. Avant cela, il semblerait que durant une longue période, nos aïeux aient eu une habitude de sommeil fragmenté en deux temps, entrecoupés d’une période de veille dédiée à la méditation, la prière, la sexualité ou encore le loisir studieux. Il en est fait mention par exemple dans Don Quichotte :

La nuit était obscure, quoique la lune fût au ciel ; mais elle ne se montrait pas dans un endroit où l’on pût la voir, car quelquefois madame Diane va se promener aux antipodes, laissant les montagnes dans l’ombre et les vallées dans l’obscurité. Don Quichotte paya tribut à la nature en dormant le premier sommeil ; mais il ne se permit pas le second, bien au rebours de Sancho, qui n’en eut jamais de second ; car le même sommeil lui durait du soir jusqu’au matin, preuve qu’il avait bonne complexion et fort peu de soucis. »

Depuis que j’ai appris cela, je porte un tout autre regard sur les moments d’éveil nocturne qu’il m’arrive de traverser. Ces heures volées au sommeil sont infiniment plus douces depuis que je ne les perçois plus comme une regrettable anomalie, mais comme une possibilité, une alternative. De ce trait d’union entre « le premier et le deuxième sommeil », je m’efforce même de faire un moment privilégié où je peux m’adonner à mes plaisirs : lire, rêvasser, descendre boire un thé, écrire quelques lignes… Comme s’il s’agissait d’une sorte d’antichambre de la créativité, là où les idées retardataires mûrissent encore un peu avant le lever du soleil.

Ainsi, je me demande tout ce que nous coûte, cette manie que nous avons de tenir tant de choses pour certaines, oubliant de remettre en question ce que l’on croit savoir. À tenir trop facilement pour vrai « ce qui se dit un peu partout » il me semble qu’on se condamne à se tenir à l’écart de la vérité. De la nôtre, en tout cas.

J’adore ce que Fabrice Midal écrit à propos de Socrate et son « tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien », dans son livre Comment la Philosophie peut nous sauver :

Socrate est exemplaire. Il fait vivre à chacun de ceux qu’il rencontre une expérience unique et forte. Il demande à tout homme, qu’il soit noble ou esclave, savant ou poète : « qu’est-ce que tu penses, toi, indépendamment de la loi commune, de ce qu’on t’a raconté, ou du discours officiel ? Réponds simplement à partir de toi-même. »

Réponds.
Simplement.
À partir de toi-même.

Rien à ajouter. Bonne nuit, les petits et à jeudi prochain :-)

Anne-Solange

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Pour aller plus loin voici les livres et articles dont il est question ici

☞ Je suis en train de lire Comment la philosophie peut nous sauver* de Fabrice Midal, que j’avais découvert au printemps avec son livre Foutez-vous la paix et commencez à vivre* et qui confirme ma première impression : voilà un auteur avec lequel faire un bon bout de chemin ! Ancien professeur de philosophie, Fabrice Midal est aussi l’un des précurseurs de la méditation, en France et c’est cet apport réciproque des deux disciplines qui font de ses écrits un message unique, auquel je suis très sensible.

☞ J’attire votre attention sur cette interview du chercheur en neurosciences Thomas Andrillon qui nous offre de quoi méditer de longues heures, notamment avec ces mots, à propos du sommeil : « Ce qui est incroyable avec le sommeil, c’est que la plupart du temps, on ne le questionne pas. Alors que c’est un phénomène assez étrange : une fois par jour, on va rentrer dans un état léthargique où on est d’une vulnérabilité extrême. Il peut nous arriver tout et n’importe quoi en l’espace de huit heures et ça ne nous pose aucun problème. Tous les soirs, on va se coucher sans la moindre inquiétude de savoir si on va se réveiller le lendemain matin. »

☞ Il me semble que c’est dans cet article de Slate que j’ai découvert cette folle histoire de premier et de deuxième sommeil. Et dans celui-ci que j’ai aimé découvrir comment le réveil s’était imposé dans nos vie avec l’avènement de l’usine qui « ne sert à rien si les ouvriers viennent travailler quand bon leur chante ». Ce qui m’a ensuite poussée à me procurer l’ouvrage de Jonathan Crary Le capitalisme à l’assaut du sommeil*, lequel défend l’idée que capitalisme et sommeil sont radicalement incompatibles et qu’en gros, mieux vaut profiter de nos heures de dodos tant que la recherche n’a pas trouvé comment nous permettre de nous en passer.

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