Lire, relie et re-relire

Vous avez déjà certainement répondu à cette question : « Embarqué.e sur une île déserte, si vous ne pouviez emporter avec vous qu’un seul livre, quel serait ce livre ? »

En général on vous en accorde trois ; je suis moins accomodante et vous invite à en élire un seul. Un seul, que vous seriez amené.e à relire encore et encore jusqu’à le connaître dans ses moindres détails. Car la figure de l’île déserte pose bien sûr cette interrogation : quel livre seriez-vous prêt.e à lire et relire sans fin.

Relire. Voilà une activité si totalement à contre emploi de notre mode de vie et de son idéal d’accumulation de tout (objets, expériences, savoirs) que cela me semblait une raison suffisante pour y dédier une lettre. 

Alors pourquoi le fait-on ? Quels sont ils, ces livres qu’on relit et que nous apporte exactement l’acte de relecture ? Pour Oscar Wilde, dans son essai La décadence du mensonge, la question est assez vite tranchée :

… quel que soit le plaisir que nous puissions trouver à lire un roman moderne, nous goûtons rarement un plaisir artistique en le relisant et tel est peut-être le meilleur moyen mécanique de reconnaître ce qui est ou non de la littérature. Si l’on ne trouve pas de joie à relire souvent un livre, alors il est inutile de le lire. »

Sans aller jusque là, relire est aussi, tout simplement, une expérience très différente d’une première lecture. 

Je relis par exemple Le Petit Prince une fois par an, environ. Ce qui signifie quelque chose comme trente trois lectures à ce jour. J’y recherche certainement un peu à chaque fois l’éblouissement de ma première lecture, à sept ans, allongée sur le grand lit de la chambre d’amis, découvrant la puissance d’une passion pour les livres qui ne s’éteindrait jamais. Mais, si je replonge chaque année, c’est aussi pour une autre raison : ce que j’en extrais de nouveau à chaque fois. 

Profitant de la préparation de cette lettre pour ma « relecture annuelle », j’ai été stupéfaite de découvrir un intérêt tout neuf pour ce passage auquel je crois ne jamais avoir prêté une attention particulière jusqu’à présent : 

— Je n’ai plus rien à faire ici, dit-il (le petit prince) au roi. Je vais repartir !

— Ne pars pas, répondit le roi qui était si fier d’avoir un sujet. Ne pars pas, je te fais ministre

— Ministre de quoi ?

— De… de la justice

— Mais il n’y a personne à juger

— On ne sait pas, lui dit le roi. Je n’ai pas fait encore le tour de mon royaume. Je suis très vieux, je n’ai pas de place pour un carrosse, et ça me fatigue de marcher.

Oh ! Mais j’ai déjà vu, dit le petit prince qui se pencha pour jeter encore un coup d’oeil sur l’autre côté de la planète. Il n’y a personne là-bas non plus…

— Tu te jugeras donc toi-même, lui répondit le roi. C’est le plus difficile. Il est bien plus difficile de se juger soi-même que de juger autrui. Si tu réussis à bien te juger, c’est que tu es un véritable sage.

— Moi, dit le petit prince, je puis me juger moi-même n’importe où. Je n’ai pas besoin d’habiter ici.

— Hem ! hem ! dit le roi, je crois bien que sur ma planète il y a quelque part un vieux rat. Je l’entends la nuit. Tu pourras juger ce vieux rat. Tu le condamneras à mort de temps en temps. Ainsi sa vie dépendra de ta justice. Mais tu le gracieras chaque fois pour l’économiser. Il n’y en a qu’un.

— Moi, répondit le petit prince, je n’aime pas condamner à mort, et je crois bien que je m’en vais.

— Non, dit le roi.

Mais le petit prince, ayant achevé ses préparatifs, ne voulut point peiner le vieux monarque :

— Si Votre Majesté désirait être obéie ponctuellement, elle pourrait me donner un ordre raisonnable. Elle pourrait m’ordonner, par exemple, de partir avant une minute. Il me semble que les conditions sont favorables… .

Le roi n’ayant rien répondu, le petit prince hésita d’abord, puis, avec un soupir, prit le départ.

— Je te fais mon ambassadeur, se hâta alors de crier le roi. »

Ces relectures me donnent l’impression de plonger à chaque fois un peu plus profondément dans l’oeuvre, ma relation avec le texte se modifiant un peu tous les ans. Je dois d’ailleurs convenir qu’en fonction des années, je me sens plus ou moins enthousiaste. Il m’est même arrivé, dépitée, de ressentir une vraie déception face à un passage ou un autre. Ce qui ne m’empêche pas d’y revenir sans cesse.

Laure Murat, dans son passionnant essai Relire : enquête sur une passion littéraire  soulève même l’idée qu’il n’y ait jamais réellement de relecture, du simple fait que nous changeons à chaque instant et que si le livre reste le même, le lecteur, lui, ne l’est pas :

La plasticité du texte, qui (re)produit un énoncé strictement identique et à chaque fois inédit. En d’autres termes, c’est la lecture qui fait l’oeuvre, soumise à une perpétuelle actualisation, une constante remise en question.(…) Chaque lecture serait en réalité une nouvelle lecture. »

Et je vois encore bien d’autres raisons de relire. Je me suis souvent dit, concernant notamment les livres de développement personnel, qu’il suffirait d’en choisir un et de le mettre en pratique jusque dans ses moindres détails, pour observer en nous des changements de trajectoire éblouissants, ce que ne permet pas la lecture compulsive de quantité d’ouvrages dont on ne fait même pas semblant de tenter d’appliquer le message.

J’ai comme exemple concret le livre de Fabrice Midal, Comment la philosophie peut vous sauver, dont je vous ai déjà parlé dans la lettre de la semaine dernière et que j’ai terminé lundi : j’y ai trouvé si souvent des mots qui remettaient en mouvement des idées sur lesquelles j’avais arrêté une opinion sans même m’en rendre compte, que je songe à faire de cet ouvrage une sorte de petit maître à penser de papier pour l’année, puisque le hasard a voulu le mettre entre mes mains au mois de janvier.

Et si j’y parviens, de le relire en suivant l’exemple de ma cousine M. qui est dyslexique ce qui, en matière de lecture lui cause bon nombre de désagréments, mais lui ouvre une porte que peu d’entre nous, je pense, avons déjà explorée : une lecture attentive à l’extrême où chaque phrase est décortiquée, mâchée et digérée avant de passer à la suivante de sorte que, s’il lui arrive de mettre une année à lire un livre, elle le connaît très profondément au terme de sa lecture et on peut dire que le texte, à sa manière, est imprimé en elle. Elle le possède. 

Evidemment, mieux vaut, dans ce cas, choisir le bon livre.

Enfin, je pense avec la plus grande tendresse à ces oeuvres qu’on picore, qu’on peut ouvrir à n’importe quelle page pour y lire un passage au hasard. J’ai remarqué par exemple qu’en cas d’insomnie, je me tourne toujours vers des livres amis : Elizabeth et son jardin AllemandAnne, la maison aux pignons verts ou Robinson Crusoe. Ceux dont je n’attends rien de plus que le confort douillet de la maison, ce qui n’est déjà pas rien. C’est amusant, n’est-ce pas, que ce soit précisément ces livres que l’on nomme « livres de chevet » ?

Eh bien voilà, vous savez tout ! Quels sont-elles, vos relectures favorites ? Quel rapport entretenez-vous avec elles ? Et dans quel contexte relisez-vous ? Dites-moi tout !

Je vous souhaite une très belle fin de semaine et à jeudi prochain !

Anne-Solange

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Pour aller plus loin voici les livres et articles dont il est question ici

☞ Le Petit Prince. On ne présente pas, évidemment, le texte le plus traduit au monde après la Bible. C’est le livre que j’ai le plus souvent lu, le plus souvent offert, le plus souvent prêté et le plus souvent perdu. En ce moment, j’en possède trois exemplaires (sans compter le livre qui en propose le fac similé accompagné des illustrations qui étaient jointes au manuscrit au moment de la remise à l’éditeur)(ni la Bd de Joann Sfar). 

Il y a quelque chose qu’on ne sait que très peu à propos de ce chef d’oeuvre : il s’agissait d’une oeuvre de commande, écrite sous l’impulsion de son éditeur new yorkais (le livre est d’ailleurs paru aux Etats-Unis trois ans avant sa sortie en France). Comme quoi : l’inspiration et la créativité ont parfois besoin d’un petit coup de pouce, même lorsqu’on s’appelle Antoine de Saint-Exupéry :-)

☞  Et, puisqu’il est question de « relecture », je ne peux pas ne pas mentionner celle de Joann Sfar. La simple idée que quelqu’un puisse s’approprier ce conte m’avait d’abord scandalisée, mais : Joann Sfar. Si vous ne l’avez pas déjà lue, je vous conseille vivement cette adaptation très visuelle en BD qui réussit le tour de force d’être aussi totalement l’oeuvre de St Exupéry que celle de Sfar, sans qu’aucun des deux ne soit trahi. 

☞ Cette newsletter me conduit décidément dans des contrées parfaitement inédites ! Mais l’essai de Laure Murat sur la relecture s’est avéré délicieux. On y apprend par exemple que Raymond Queneau a répertorié l’ensemble de ses lectures et relectures depuis l’âge de 14 ans jusqu’à sa mort à 73 ans accumulant une oeuvre lue d’environ 10 000 livres tout au long de sa vie, ou que l’écrivain François Bon consacre à la relecture une plage horaire très précise – entre 23h et 0h30 – tandis que les nouveautés occupent l’horaire 22h à 23h. Cet essai n’est pas seulement une analyse, il s’agit aussi d’une série d’entretiens lors desquels de grands lecteurs confient leurs habitudes, leurs motivations ou leurs manies de relectures. Une vraie plongée dans cette intimité particulière du lecteur-écrivain et de son rapport souvent amoureux aux livres.

☞ Ai-je lu l’essai d’Oscar Wilde dont je mentionne une petite phrase au début de cette lettre? Je dois bien admettre que non. En revanche, permettez-moi de m’attribuer le mérite d’une longue recherche, afin de trouver d’où provenait cette phrase et si elle était effectivement de l’auteur. Elle l’est. La preuve se trouve dans cet exemplaire numérisé consultable gratuitement sur Gallica

☞ En tombant cette semaine sur ce petit opuscule de Proust intitulé Sur la lecture, je n’ai pu m’empêcher de le prendre avec l’espoir d’y glaner quelque éclairage supplémentaire sur la relecture. Mais non, Proust n’y fait pas la moindre allusion ! En revanche, je suis tombée sur de très jolies pages qui racontent comme nul autre écrivain ne saurait le faire, la joie de lire. Je ne résiste pas au plaisir de partager avec vous ces lignes qui comparent le livre et l’ami :

« …ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n’est pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on communique avec eux, la lecture, au rebours de la conversation, consistant pour chacun de nous à recevoir communication d’une autre pensée, mais tout en restant seul, c’est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu’on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail fécond de l’esprit sur lui-même. »

Eh bien… oui, même dans un petit texte de 50 pages : des phrases qui n’en finissent jamais et nous perdent dès la deuxième virgule ! Proust ;-)

* Les liens marqués d’une étoile font partie d’un programme d’affiliation.

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