« Ne raturez pas, continuez. »

Vous serez sans doute d’accord avec moi : la plupart des apprentissages prennent un temps fou. Entre le moment où mon professeur de piano a commencé à me parler de jouer avec le poids de mon corps (et non pas uniquement avec le bout de mes doigts), celui où j’ai commencé à entrevoir vaguement ce qu’il essayait de me communiquer, et cette autre étape où ayant commencé à comprendre je me suis attelée à m’entraîner dans ce sens, il s’est écoulé plusieurs années. C’est là, il me semble, la configuration habituelle ; quand l’attention, la patience et le temps sont nos meilleurs alliés. 

Bien plus rares sont les révélations. Ces fulgurances qui vous arrivent d’un bloc et vous permettent en quelques instants d’expérimenter une réalité différente de celle que vous connaissiez jusqu’alors, ouvrant d’un coup la porte à une multitude de possibilités. Celles qu’on appelle des « clefs » parce qu’elles « déverrouillent » en un instant des serrures dont le plus souvent nous n’avons même pas connaissance.

Combien pourriez-vous en citer, dans vos vies, de ces instants éclatants et transformateurs ? Deux, trois, dix ?

La semaine dernière, c’est le philosophe Alain, par l’entremise du livre d’un autre philosophe, Olivier Pourriol, qui m’a offert une de ces révélations. Voici l’extrait en question, tiré de Minerve ou de la Sagesse : 

Stendhal conte qu’étant jeune il restait la plume levée, attendant le génie. Il n’a pas eu la chance dit-il, de trouver le bienfaisant ami qui lui aurait dit : « Écrivez vingt lignes tous les jours, génie ou non ». J’ai aperçu ici un des secrets de l’art d’écrire. Ne raturez pas, continuez ; une phrase commencée vaut mieux que rien. Si la phrase est gauche et caillouteuse, ce sera une leçon pour vous. […] La rature n’est pas le moyen de s’épargner des ratures ; bien au contraire ; car on prend l’habitude d’écrire n’importe comment, par l’idée qu’on pourra changer. Le brouillon gâte la copie. Essayez de l’autre méthode ; sauvez vos fautes. Ces remarques sont bonnes pour tous les arts et pour tous les travaux. »

Ne raturez pas, continuez.

Sur le moment, cette idée ne m’a pas particulièrement frappée. N’étant pas trop sujette à l’angoisse de la page blanche en matière d’écriture, je ne me sentais pas concernée. Pourtant, une dizaine de jours après avoir lu ces mots, il s’est produit ceci :

C’était samedi et j’avais rendez-vous chez le coiffeur. Avant de partir j’ai attrapé ce carnet qui trainait depuis des années dans mon « tiroir à carnets » et un feutre, mon préféré, le micron 005 qui écrit tout fin. Pendant que le coiffeur s’occupait de ma tignasse, j’ai commencé à dessiner. Sans inspiration. Et surtout : sans filet, le feutre ne laissant aucune place à la correction.

J’ai ainsi griffonné ce qui me traversait l’esprit sans autre possibilité que de « faire quelque chose » à partir du moment où j’avais posé la pointe sur le papier, lequel s’est avéré si absorbant que la mine devait rester sans cesse en mouvement afin d’éviter les pâtés. Quel exercice !! La première page contenait des végétaux, la deuxième des fleurs, la troisième un morceau de poème, la quatrième des têtes de petits chats… C’est à la fin de la quatrième page que la magie a commencé à opérer.

Mais revenons d’abord au texte d’Alain. Voici le commentaire qu’en propose Ollivier Pourriol dans son livre, Facile : 

On croit qu’on n’a pas droit à l’erreur et que cette interdiction va nous paralyser. C’est l’inverse qui se produit, dès qu’on comprend qu’il ne s’agit pas d’être parfait, mais de s’appuyer sur l’imperfection de la première phrase pour en faire jaillir la suivante. Le définitif a quelque chose de libérateur. […]  en supprimant la possibilité de revenir pour défaire, vous vous offrez celle d’inventer. On apprend à écrire en écrivant, pas en effaçant. Cette méthode crée son propre élan. Obligés d’aller droit devant, vous voilà lancés. Cette manière si française d’écrire sans rature est cavalière à tous les sens du terme : elle conduit la phrase comme un cheval fougueux, et lui accorde le droit de bousculer les conventions. L’imperfection n’est plus un problème, mais un point d’appui. »

C’est ce qui s’est passé.

À la fin de la quatrième page, un des petits chats avait quelque chose qui ressemblait à une personnalité : le début d’un personnage. À la dixième, je l’avais dessiné sous toutes les coutures. N’importe comment, mais sous toutes les coutures.

Il existait. Avec des bras trop longs ou bien trop courts, des profils complètement extravagants, des postures impossibles oui, mais il existait. En seulement quelques pages, tout un univers s’était développé sans même que je m’en rende compte : une certaine manière de tracer des étoiles, une énergie particulière dans le dessin des lettres, des petits tics qui revenaient sans cesse…

Cette idée autour de laquelle je tournais depuis des années – créer un petit personnage dessiné, mais quel genre ? sous quelle forme? de quel style ? et vais-je y arriver ? Et quoi lui faire faire ? Et pourquoi le faire ? – venait d’éclore presque sans effort, comme d’elle-même. Simplement parce que j’avais arrêté de me laisser paralyser par les flous du pourquoi et du comment. Soudain, c’était la liberté. Je me trouvais entraînée par mon propre élan.

Ici, il est essentiellement question de pratique artistique, mais il me semble que cette idée peut s’appliquer à tous les aspects de la vie. Considérer l’action en toutes circonstances.

Dans son livre L’essentiel et l’art de vivre Krishnamurti discrédite, d’une certaine manière les pensées au profit de l’action :

La vie est dans ce qui est en train de se passer dans l’instant-même, non dans un instant imaginé, non dans ce que la pensée a conçu. C’est donc le premier pas que vous faites maintenant qui est important. Si ce pas est fait dans la bonne direction, alors la vie toute entière s’ouvre à vous. »

Ollivier Pourriol dit « on apprend à écrire en écrivant ». De la même manière, pensez-vous qu’on « on apprend à vivre en vivant » ? Sur ces bonnes paroles, je vous souhaite une magnifique fin de semaine.

À jeudi prochain !

Anne-Solange

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Pour aller plus loin voici les livres et articles dont il est question ici

☞ J’ai déjà parlé la semaine dernière de, Facile*, le dernier livre d’Ollivier Pourriol que j’ai dévoré. À la lisière entre le récit, le livre philosophique et de développement personnel, c’est un ouvrage qui fait du bien. On y croise de grands penseurs, mais aussi des athlètes de haut niveau, de grands auteurs, des musiciens… autant de personnages qui se sont illustrés par une réussite exceptionnelle dans leur domaine. Pourriol a vraiment l’art de communiquer son enthousiasme pour son sujet, comme un enseignant passionné sait le faire et avec une légèreté parfaitement bienfaisante.

☞ On a coutume de penser à Jiddu Krishnamurti comme à une sorte de gourou new âge. Rien ne peut être pourtant plus éloigné de la pensée ce personnage au destin hors normes qui, après avoir été considéré dans son adolescence comme un Messie potentiel par la Société théosophique, a terminé sa vie en défendant une position radicalement opposée à celle d’un guide religieux puisqu’il refusait lui-même toute autorité, notamment religieuse pour lui-même aussi bien que pour autrui, convaincu que l’éveil de l’humanité ne pouvait se faire autrement que par la conquête de la liberté intérieure. L’essentiel et l’art de vivre* est en fait la transcription écrite de plusieurs conférences qui reprennent les grands thèmes de sa pensée.

☞ L’une des choses que j’ai aimé dans le livre de Pourriol, c’est sa capacité à donner envie d’en savoir davantage sur les auteurs auxquels il fait référence tout au long de Facile. Alain y est souvent mentionné et les extraits choisis, à chaque fois, m’ont donné envie d’en savoir davantage. Voici ce qu’il est écrit dans la présentation de Minerve ou de la Sagesse* : « L’art de faire attention, qui est le grand art, suppose l’art de ne pas faire attention ; qui est l’art royal. Savoir dormir, savoir se reposer, savoir ignorer, savoir oublier, voilà ce qui est trop rare dans les chefs. L’homme est étrangement assiégé ; couleurs, odeurs, bruits, contacts ne cessent pas de se précipiter par les portes de l’homme ; s’il tient audience ouverte, il est perdu. La résolution de dormir est merveilleuse ; c’est un refus d’attention. Il y faut un courage tranquille et une indifférence aux frontières ; la surface du corps ne se hérisse plus, elle se confie ; cette réconciliation est la substance du bonheur. Qui se prive de sommeil se prive d’éveil. Qui ne dort pas assez est littéralement empoisonné par sa propre agitation ; qui a dormi est lavé.» On a envie de poursuivre la lecture, non ? ;-)

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