Des coeurs qui flânent

Je n’aime pas trop pêcher, en vérité. Il me reste toujours en mémoire le souvenir des maquereaux qu’on achève en leur administrant une sorte de coup du lapin, et l’odeur écoeurante du sang répandu dans le bateau. Si la pêche à pied me plait, c’est essentiellement car elle peut tenir aussi de la cueillette (si l’on n’est pas trop attaché à l’idée de rentrer chez soi le seau plein à raz bord). Avancer tranquillement, les yeux scrutant le sol à l’affût des signes : un jet d’eau, cette forme particulière de protubérance à la surface du sable ou bien tout simplement, un coquillage – un peu naïf sans doute ou bien carrément suicidaire – qui n’aura pas jugé utile de s’enfouir à bonne distance des regards.

Même s’ils ont souvent de la peine à le reconnaître, bien des pêcheurs ne sont là que pour le plaisir de cette cueillette un peu négligente. Cette séance de méditation l’air de rien. C’est toujours touchant de voir quelqu’un dissimuler une joie contemplative derrière ce qui ressemble à une activité utile. Et je parie qu’ils sont nombreux, ceux qui n’ont pas conscience de leur petit manège intérieur, qui se font croire à eux même qu’ils aiment pêcher pour le plaisir de rapporter le diner alors qu’ils satisfont un besoin bien supérieur encore à mon avis : celui d’autoriser leur cœur à flâner librement.

Et finalement, il y a la cocasserie absolue de cette posture qui nous place tous sur un pied d’égalité. Le marin chevronné doté d’un outillage aussi usé que précis et la novice venue en tongs, armée seulement d’ongles fraîchement manucurés ; l’affamé résolu à rapporter le diner et le philosophe seulement gourmand d’idées nouvelles ; le chasseur animé par la traque et le flâneur intéressé surtout par les reflets du ciel sur les vaguelettes de sable… Chacun est là, avec sa propre perception du monde, dans une histoire qui n’appartient qu’à lui, mais au bout du compte, tout le monde se retrouve avec les fesses en l’air.

Je vous laisse méditer là dessus 😜

10 comments on “Des coeurs qui flânent

  1. J’adore… C’est toujours un plaisir de lire les tribulations de ton esprit !

    • Merci beaucoup pour ton petit mot, Ornella :)

  2. Tes mots sont si doux. Oui, nous avons beau vivre la même chose au même instant, nous en emporterons tous des souvenirs différents. Et ces gestes immémoriaux qu’on répète aux mêmes endroits que nos parents sont si apaisants.

    • Merci beaucoup Daphné, pour ton petit mot. Oui, n’est-ce-pas, les choses qui traversent le temps et les générations sont toujours très émouvants :)

  3. De mon côté, même si j’ai grandi près de l’océan, je n’ai jamais pêché, ni à pieds, ni en bateau. Mes parents ayant vu la mer pour la première fois très tard, ce n’était clairement pas dans la culture familiale. Et je me dis aujourd’hui que c’est une bénédiction car finalement, quand on pêche, on ôte leur vie à de nombreux êtres vivants….

    • C’est vrai. C’est l’une des raisons pour lesquelles je n’aime plus pêcher et préfère me contenter de musarder en observant :)

  4. Tes mots sont si doux. Oui, nous avons beau vivre la

    • Oups, je crois qu’un petit bout de ton commentaire s’est perdu en route ^^

  5. :-))) La conclusion serait-elle que nous sommes tous des trous du c.. :-P ?
    La photo est superbe en tout cas et j’aime beaucoup ton texte !

    • Ahahahah, qui sait ? :) Merci mille fois pour ton petit mot et tes encouragements ^^

Répondre

Votre adresse email ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont marqués de *