Sous les pommiers
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On croit toujours que nos souvenirs n’appartiennent qu’à nous. Que ce livre-là rangé depuis toujours sur la troisième étagère de la bibliothèque n’a jamais été lu qu’à nous et que les bons moments qu’on en garde en mémoire sont uniques. Que nous sommes seul à connaître le lieu secret où est caché le chocolat, dans le petit œuf en face de l’escalier. Seul à s’émouvoir au contact de ce parfum précis. Seul à se rappeler qu’on jouait ensemble sous le grand pommier aux branches courbes. Seul, encore, à savoir grimper au prunier pour en détacher les fruits avant qu’ils ne tombent, trop murs, à nos pieds.
Bien entendu, c’est une solitude. Une solitude porte toujours en elle quelque chose d’un peu triste. Mais aussi, on voudrait tellement être seul à savoir ça, ne pas avoir à partager et que ces souvenirs nous soient uniques.
Et puis une après-midi, deux enfants sous un ciel un peu gris jouent. Une joie identique à entasser les prunes, les rires quand celles qui sont au sol s’écrasent sous les pieds dans une purée collante. Les rires résonnent encore une fois sous les pommiers et voilà finalement une excellente raison de se sentir heureux…
PS: Merci pour tous les petits mots qui ont fait suite à la disparition de ma grand-mère adorée, jeudi dernier. Je suis extrêmement touchée par votre sensibilité, votre gentillesse.
Samedi s’est produit le moment le plus difficile de toute ma vie. Je remarque avec étonnement que je suis presque totalement intacte et je découvre qu’on peut être tellement, tellement triste et pourtant, entre les larmes, rire pour quelque chose qui n’a pas d’importance, avoir envie d’une glace, prendre l’apéro avec des gens qu’on n’a pas vu depuis longtemps et passer un moment merveilleux. Travailler concentrée, être efficace. Échanger des confidences sous la couette avec sa cousine et s’amuser de ces enfantillages. Se régaler d’une bonne bouteille. Parler make up. Avoir envie d’une manucure. Dormir profondément.
Si grande soit-elle, la tristesse n’envahit pas tout.
Je viens d’apprendre que la vie ne nous casse pas en deux comme ça. Un peu comme comme on se découvre un matin, un grand pouvoir qu’on n’avait pas la veille.
Alors que la vie s’échappe d’elle, que ses heures sont comptées, ma grand-mère chérie trouve encore le moyen de me faire ce cadeau : un peu de son immense force.
Sur une île
Tags: bateau • iles chausey • Photo • vacances
Je suis de ceux qui rêvent leur paradis sur une île. Un gros caillou fertile entouré d’eau qui fournirait juste de quoi être heureux : manger un peu mieux qu’à sa faim, se sentir en sécurité – assez pour s’offrir de profonds sommeils à la belle étoile – et passer le reste de sa vie à contempler le paysage. S’user les yeux à reconnaître les mille nuances de la surface de l’eau, les signes annonciateurs du vent ou de la pluie, apprendre le silence et ses infinies variations et tout ce que la nature n’offre qu’à ceux qui prennent la peine d’y épuiser leur attention.
Quelle chance! je sais où l’on peut trouver un petit avant goût de ce paradis-là. On ne doit le chercher ni dans le creux des songes, ni parmi les méandres de l’imagination. Son adresse : 1°49′ longitude W, 48°52′ latitude N.
Ce fut mon paradis, petite, lorsque nous jouions dans le cimetière des bateaux. Le Domino était échoué sur la grève. Nous collectionnions de gros cristaux de quartz translucide et quantité d’éclats de silex dont on parvenait à extraire avec des étoiles dans les yeux, à défaut d’étincelles, une vigoureuse odeur de souffre. Il y avait même un petit garçon anglais qui était devenu mon ami.
Il fut mon paradis encore. Un peu plus tard. Alors adolescente, je promenais mes chagrins d’amour à travers les chemins de terre qui cernent et traversent la grande Île. Chaque pas ou presque précédé du bruissement caractéristique des lézards qui vivent là en colonie. Petite marcheuse mélancolique. Solitaire et trop heureuse de l’être.
Enfin, Il fut très brièvement le nôtre, cet été. Lorsque nous avons gravi les marches incertaines qui montent au sémaphore, puis qu’en faisant des sauts de cabri je lui ai désigné la plage de l’éléphant qu’il n’avait vue jusque là qu’en photo. Avec des gestes de la main, j’ai tenté d’expliquer où se trouvaient les pierres-moines même si je crois qu’il s’en fichait un peu. Nous avons traversé Port Homard, la plage préférée de maman et je l’ai entraîné sur les étendues vaseuses qui découragent les visiteurs du dimanche. Et sur les sentiers glissants recouverts de varech auxquels on finit toujours par abandonner quelques centimètres de peau.
Il fut le paradis, enfin, le temps d’un battement de cœur, lorsque j’ai aperçu les ossements des bateaux de mon enfance qui dormaient du sommeil du juste dans l’anse de la gravelle. Un peu plus désossés, peut-être, mais bien fidèles au poste. Les salicornes elles-mêmes poussent encore ici. Le banc de sable n’a pas changé.
Dans l’anse, deux voiliers étaient échoués-là. Deux navires confortablement affalés sur leurs quilles comme un jour le furent ceux de mon père et mon grand-père. A bord, le silence qui caractérise l’heure de la sieste. Sur le sable, les traces de jeux, le sable malaxé, les contours d’une cabane. Même : une collection de quartz et de silex. D’autres souvenirs en marche. Pour d’autres enfants. La même histoire qui se répète. Comme cela se produit toujours au paradis, sans doute.
Oh, et je ne vous ai pas encore dit son nom. Bienvenue à Chausey.
Oui, oui, oui, je me suis drôlement amusée avec Toy Camera (dont je vous ai parlé la semaine dernière), j’avais envie de leur donner un petit air de vieilles photos retrouvéees au fond d’un placard. Si ce n’est pas déjà fait, allez voir absolument ce qu’en a fait La p’tite méchante sur les superbes photos de Coney Island, dans son billet de ce week-end.

















