Dix heures douze sur le quai de la gare

Il est dix heures douze à l’horloge lumineuse. L’heure de pointe a passé sur les quais du métro comme une tornade d’ennui pressée, abandonnant sur les sièges en plastique colorés des dizaines de journaux gratuits et quelques papiers gras et froissés, imprimés à l’enseigne des boulangeries bon marché postées à l’entrée des stations et qui diffusent un parfum artificiel de viennoiserie sortie du four pour attirer les affamés encore à demi endormis.

Sur le quai, un peu moins de vingt voyageurs patientent en regardant alternativement leur montre, leur téléphone et leurs pieds pendant que le minuteur indique à la façon d’un sablier le temps qu’il faudra trouver comment tuer avant le prochain train. Ici, le présent s’écoule avec une paresse qu’on ne lui connaît pas ailleurs : chaque minute s’étire mollement comme un chat qu’on dérange et les secondes qui les composent n’en finissent pas de se traîner.

Entre les voyageurs, il règne le silence embarrassant des salles d’attente. La moindre quinte de toux semble se répercuter dix fois sur les murs de brique blanche et les plafonds humides. Un homme en costume cravate examine un journal dont les pages en tournant produisent un bruit de tôle broyée. Ici, un enfant qui chuchote, chuchote toujours trop fort. Les talons fins d’une dame pressée claquent comme les petits pétards avec lesquels jouaient les adolescents d’autrefois, la ressemblance est si frappante que l’odeur de souffre des explosifs est à deux doigts de se répandre dans le sillage des souliers retentissants.

Le métro, temps mort ; ce petit pont troublant de vide entre deux destinations où s’éparpillent les solitudes de ceux qui vont et viennent.

Enfin, la rame arrive à grands fracas, entraînant derrière elle des nuées d’étincelles et un parfum de caoutchouc brûlé pendant qu’une famille de souris fort peu impressionnées par le monstre de fer qui fonce droit sur elle, se dandine vers ce qu’on suppose être un confortable abri.

Là sur le quai où la machine s’est arrêtée, personne ne marque un quelconque intérêt. Chacun avec des gestes automatiques s’approche d’une porte à ouverture automatique : les gens ici, se prennent un peu pour des machines avec leur danse mécanique parfaitement rôdée. Un flot de voyageurs arrivés à destination coule en divers endroits, amalgame étonnant de silence et de bruit, et de lenteur mêlée à une impatience agacée.

En quelques secondes, le temps de jouer rapidement aux chaises musicales et s’indigner sous cape du manque de savoir-vivre des uns et des autres, la voiture a repris sa marche furieuse parmi les couloirs ténébreux creusés à quelques mètres sous la ville.

Retour au cœur du ronronnement indifférent des voyageurs. L’immobilisme prédomine : on ne peut rien imaginer de moins intéressant que cette scène. Chacun, recroquevillé sur ses pensées s’évade comme il peut.

Sauf peut-être cette dame, installée dans le carré des sièges qui se font face deux par deux, le visage à demi tourné vers la fenêtre, comme si un paysage d’un quelconque intérêt avait la moindre chance d’apparaître au détour d’un virage. Elle est trop grande pour ce petit endroit et tout, dans sa gestuelle, indique qu’elle est nouvelle ici. Le métro lui fait peur : elle se tient raide sur son siège, peut-être à cause une certaine répugnance à laisser son vêtement s’étaler sur un dossier à l’évidence gorgé de bactéries, ses deux mains reposent sur un petit sac à main lui-même placé en équilibre sur une paire de genoux soudés. Peut-être finalement contemple-t-elle son reflet dans la vitre, ses pensées occupées à une conversation muette avec elle-même. C’est une femme d’une cinquantaine d’années à la coiffure exagérément soignée dont le col de chemise amidonné tremble au rythme des secousses. Mais à bien regarder, ces quelques centimètres carrés sont le théâtre d’une vive émotion: le visage impassible tente seulement comme il peut de dissimuler des larmes. Dans l’indifférence générale, son reflet, forcément, demeure l’être le plus capable d’entendre la peine qui l’occupe.

Assise à côté d’elle, une jeune fille maltraite un livre de poche armée d’ongles pointus et d’un sourire féroce. Impossible de déterminer si l’objet de sa jubilation tient dans le massacre du livre lui-même dont elle corne les pages avec un entrain formidable, ou quelque part dans les mots alignés sur les pages. Les histoires qui défilent dans ses yeux semblent tenter de s’imprimer sur son visage, une phrase puis l’autre et l’autre encore et ainsi de suite. Avec un peu d’entraînement, on devrait certainement pouvoir décrypter un roman simplement par l’observation de celui qui le lit ; du moins décrypter son essence, ce qui revient au même.

La jeune fille, comme le reste des voyageurs, ignore les larmes de sa voisine ; la quinquagénaire est à des lieues d’imaginer le tourbillon émotionnel qui frémit à quelques centimètres à peine de son chagrin discret, répandu en flaques minuscule près des boutons de son chemisier blanc.

Un peu plus loin, un chanteur accompagne sa voix en plaquant des accords endiablés sur une guitare défraichie. Il est jeune, blond et il chante en anglais. A-t-il conscience d’imposer ses chansons à une majorité qui ne réclame que le silence ? Peut-être, mais dans sa voix résonnent les accents d’une joie si authentique qu’en quelques minutes, il a gagné la voiture à sa cause et à défaut de se laisser emporter totalement dans la danse, nombreux sont ceux qui, visage fermé, mains jointes et jambes croisées, chantent à tue-tête en secret dans leur crane, en communion totale avec l’anglais.

Au centre de la voiture qui n’en finit pas de vrombir, un monsieur âgé vêtu trop pauvrement pour ne pas se faire remarquer semble dormir. Comme tous les gens qui n’ont pas grand-chose à perdre, il n’a pas craint de laisser son grand sac à dos sale sans surveillance. Tout près de lui, une petite fille aux yeux dorés couve le bagage comme s’il renfermait forcément quelque trésor inaccessible. Que ne donnerait-elle pas pour en découvrir les merveilles. Le vieil homme dort, il ne saura jamais qu’une petite fille voyait en lui un prince déguisé en quête d’on ne sait quelle aventure exaltante, posant sur lui les yeux les plus admiratifs qu’on eut jamais porté sur lui.

À mesure que le train se rapproche de sa destination, mille petites scènes éclatent ainsi pour libérer la vie qu’elles encapsulent, qui meurent à peine écloses, insignifiantes et magnifiques. Alors qu’on pariait ferme sur le néant des temps d’attente, voilà qu’on se faufile dans une multitude d’histoires dont on ne connaîtra jamais la fin, comme après avoir lu, pêle-mêle quelques lignes au hasard parmi les livres de la bibliothèque d’un parfait inconnu.

Ainsi, on croit souvent trouver le vide quand il suffit d’écouter et de voir, pour percevoir par bribes l’agitation sans fin de ces cœurs qui palpitent.

29 réflexions sur “Dix heures douze sur le quai de la gare”

  1. Quel très joli texte… Cela m’arrive souvent, dans le train ou le métro, d’observer les gens et d’essayer d’imaginer ce qu’ils sont en train de vivre… Merci de mettre tant d’émotion dans un moment à priori si banal…

    1. Coucou un petit message pour te dire que je te suis régulièrement et que j’aime bcp ton blog à l’occase quand je vais a la fnac je ne manquerai pas de trouver tes livres!

  2. Voila un vibrant hommage dont la ratp ferai surement un best-seller avec panneau de publicité de 4×3 :)

    Plus sérieusement merci pour ce bon moment de lecture qui a su me tirer de mon mutisme acharné depuis de nombreux mois de lecture : l’ile Chausey (que je connais un peu), le reportage photo du mariage d’ami, le portrait du grand-père pour les plus récents m’ont émues de la même manière.

    Il faudra que je découvre Pénélope B.

    merci

  3. Une écriture sublime comme toujours…. Il y a deux jours, j’ai pris le métro, comme tous les jours, mais ce matin-là, je ne me rendais pas au boulot mais à l’hôpital pour y subir une légère intervention chirurgicale. J’étais à jeun et il était déjà midi. Deux étudiantes grignotaient à miniscules bouchées un sandwich chaud très odorant, sous mon nez. J’ai pensé exactement l’essence de ton billet aujourd’hui « personne ne sait ce que vivent leurs compagnons de trajet… si ces jolies donzelles savaient à quel point j’avais envie de mordre dans leur petit pain :-)….. »

  4. Je ne laisse pas souvent de commentaires même si je suis une lectrice assidue, mais il fallait que je te le dise: ce texte est sublime d’humanité.

  5. Bravo et merci pour ce texte. On en lit tant de choses, sur le métro, souvent pour se plaindre de ceci et de cela (et je comprends, je me plains aussi !). J’ai souvent pensé un peu comme toi, souvent pensé aussi « et si là quelqu’un d’un peu observateur me regardait, que verrait-il, que penserait-il ? »
    Mais jamais je n’aurais été capable de le décrire aussi justement et « bellement ».
    (et puis, j’ai habité tout près de l’endroit où tu as pris la photo, ou du moins, ça y ressemble, alors ça me touche encore plus:p)

  6. J’adore les minutes qui n’en finissent de traîner, on entendrait presque le tic tac du mécanisme d’une vieille horloge.
    Une bien jolie « non histoire » Anne-So’.

  7. Merci pour ce joli texte !
    Parfois la brutalité du métro me frappe et j’essaie d’observer les gens, comprendre leurs expressions, découvrir leurs soucis. Mais je n’ose pas bien longtemps, car les gens n’aiment pas être observés ici, ils se sentent agressés …
    Bises

  8. « ce petit pont troublant de vide entre deux destinations où s’éparpillent les solitudes de ceux qui vont et viennent. »
    je m’accroche à cette phrase. Répétée à l’infini, elle reproduit presque la rengaine d’une vieille rame qui chemine dans les tunnels du métropolitain.
    Merci pour ce texte superbe !

  9. Il y a eu les petites astuces photos avec analogcolor et les palettes de couleurs.
    Il y a eu ton texte « Inctacte » du 18 septembre qui m’a fait pleurer.
    Il y a eu la série photo « sous les pommiers » avec ses enfants qui courent partout.
    Il y a eu les yeux bleus de ton frère.
    Il y a eu Madmen que j’ai commencé à regarder hier juste après avoir revu LA Confidential.
    Pour tout ca Merci.
    Tes écrits sont magnifiques, tes photos sont superbes: tout ça est si délicat. Merci

  10. Miss Pallenberg

    Ton texte est comme toujours d’une humanité extraordinaire, il me touche d’autant plus que j’ai déjà vu et écouté avec admiration ce chanteur sur cette ligne.. C’était un moment magique ou j’avais l’impression d’être, avec un jeune homme assis en face de moi, la seule à l’entendre. Je lui avait donné de l’argent, il m’avait dit quelques chose que je n’ai pas compris, mais ce moment, entre deux stations de métro, m’avait réconforté à un moment ou j’étais malheureuse..

  11. A une heure aussi impromptue, lire ces quelques lignes sont d’un effet très déroutant et pourtant si poétique…
    On oublie trop souvent que derrière le blogueur se cache souvent une personne qui sait manier si joliment les mots.

  12. Tout d’abord, merci pour ce texte si délicat, c’est toujours un plaisir de te lire :)
    j’aurais une petite question capillaire a te poser (c’est la première fois d’ailleurs)
    – j’ai vu que tu allais chez coiffirst, et comme j’adore le résultat sur toi, j’aurais voulu savoir auquel tu allais et combien cela t’avais couté ?

    Merci d’avance pour ta réponse, bonne continuation :)

  13. Texte bouleversant ! La partie décrivant cette dame qui pleure m’a fait monter les larmes aux yeux et m’a mis en tête quelques paroles de la chanson d’Alain Souchon « Ultramoderne solitude » que j’adore.
    Merci pour ce beau texte !

  14. ahh quel beau texte! Ca me rappelle Zola, je me plonge toujours avec délice dans de telles descriptions, qui mettent en relief tout ce que l’on oublie trop facilement par la force de l’habitude… merci :)

  15. Je découvre..j’adore!!je viendrai plus souvent sur votre blog! Merci merci et à bientôt

    Anaïs
    Les Créations d’Anaïs
    Création de bijoux et d’accessoires essentiels

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